Depuis des mois j’ai usé toute mon influence à Washington pour que ce siège diplomatique soit transformé en ambassade avec l’espoir que...—mais peu m’importe, n’y pensons plus. Cela n’a pas d’importance, je le dis avec calme, car je suis calme de tempérament; d’ailleurs, cette question, ne m’a jamais intéressé particulièrement. Je n’ai jamais songé sérieusement à ce poste, bien que cette idée me soit venue voilà plusieurs mois.
Maintenant que je me sens calme, je puis affirmer ceci: aussi longtemps que je posséderai en moi l’amour de l’honneur et de la dignité de ma patrie, je n’accepterai jamais un poste d’ambassadeur qui me laisserait en déficit de 75.000 dollars par an. Une nation qui ne peut entretenir ses ambassadeurs est indigne d’avoir des ambassadeurs.
Quel grotesque, inconvenant et risible spectacle qu’un ambassadeur américain affublé de 17.500 dollars! Ce spectacle évoque l’idée d’un billionnaire dans un col de papier, d’un roi dans des culottes de pauvre, d’un archange avec une auréole de fer-blanc.
Et pour comble d’hypocrisie ces appointements dérisoires marchent de pair avec la tenue officielle des ambassadeurs. Emblèmes arrogants de cette simplicité républicaine qui se manifeste chez nous sous forme d’appointements de 50.000 dollars alloués aux présidents des compagnies d’assurances et de chemin de fer, et sous forme de palais dont le décor et l’ameublement dépassent en splendeur et en richesse le luxe des palais des têtes couronnées d’Europe; c’est toujours cette simplicité républicaine qui a inventé et exporté vers l’ancien continent les palais démontables, les sleeping-cars les tramways électriques, les meilleures bicyclettes, les meilleurs autos, les calorifères à vapeur, les meilleurs systèmes de sonnettes électriques, tous les perfectionnements du téléphone, les ascenseurs, les installations de bains les plus sybarites (avec eau chaude et eau froide toujours sous pression), le palace hôtel, avec son confort et son luxe éblouissants, le.....—Oh! la liste en est interminable! En un mot, c’est cette simplicité républicaine qui, au point de vue du luxe et du confort de la vie, a trouvé l’Europe primitive vêtue d’une simple et modeste chemise et qui s’est empressée de la draper de la tête aux pieds dans un sybaritisme complet.
Nous sommes le peuple le plus prodigue, le plus fastueux et le plus sensible au bien-être; et au sommet de notre mât nous faisons flotter un vrai et honnête symbole, le pavillon le plus éclatant que le monde ait jamais vu. Oh! simplicité républicaine, le monde est plein de bluff et de charlatanisme, mais rien ne t’oblige à te découvrir devant ces imposteurs.
EN VOYAGEANT AVEC UN RÉFORMATEUR
Le printemps dernier, j’allai à Chicago pour y visiter la foire.
A New-York, je fis la connaissance d’un major de l’armée régulière, qui, lui aussi, allait à la foire; nous décidâmes de faire route ensemble. J’avais d’abord à m’arrêter à Boston: il me dit que cela ne le dérangeait en rien. Ce major était un très bel homme; bâti comme un gladiateur, il avait cependant des manières charmantes et s’exprimait avec douceur et persuasion. Très sociable, il paraissait extrêmement placide et inaccessible à la gaieté. Il s’intéressait à tout ce qui se passait autour de lui, mais sa sérénité était imperturbable, rien ne le troublait, rien ne l’excitait.
Avant la fin de notre première journée de voyage, je découvris cependant en lui une profonde passion: celle de réformer tous les petits abus publics. Il avait la marotte du droit de cité. D’après lui, tout citoyen de la république doit se considérer comme un policeman officieux, et veiller bénévolement, sans aucune rétribution, à l’exécution des lois. Il pensait que le seul moyen effectif de conserver et de protéger les droits publics est que chaque citoyen contribue à empêcher ou à punir toute infraction aux lois dès qu’il en a connaissance. Cette théorie était bonne, mais, à mon humble avis, son application devait donner bien de l’ennui à ses partisans; on aurait fort à faire s’il fallait renvoyer les petits employés toutes les fois qu’on les prend en faute; en tout cas, on s’exposerait à se faire moquer de soi. Il m’affirma le contraire, disant que je ne comprenais pas son idée: il ne s’agissait de renvoyer personne, en cela j’étais dans l’erreur; mais de réformer les individus en les rendant plus aptes aux emplois qu’ils occupent.
—S’agit-il alors, demandai-je, de dénoncer les coupables en priant leurs chefs de ne pas les renvoyer, mais de les réprimander vertement?