—Oui, j’en conviens, mais tout le monde ne peut pas en faire autant, car tout le monde ne connaît pas le président de l’Union Télégraphique.

—Vous ne saisissez pas; je ne connais pas le président, je ne me sers de lui que diplomatiquement pour le bien et l’intérêt publics; il n’y a pas de mal à cela.

—Mais, hasardai-je, il n’est jamais très louable de dire un mensonge.

Sans prendre garde à ma délicate et timide suggestion, il me répondit avec son imperturbable gravité:

—Si, pourtant, quelquefois. Un mensonge qui a pour objet de faire du tort à quelqu’un et de profiter à son auteur est blâmable; mais lorsqu’il a pour but de venir en aide à quelqu’un, ou qu’il vise l’intérêt public, dame! c’est tout différent. Peu importe la méthode, vous voyez le résultat. Ce jeune homme se conduira mieux à l’avenir; il avait une bonne physionomie et méritait qu’on l’épargnât, sinon pour lui-même, du moins pour sa mère. Naturellement il a une mère et des sœurs. Maudits soient ceux qui l’oublient. Tel que vous me voyez, je ne me suis jamais battu en duel et pourtant, comme tout le monde, j’ai été provoqué. Je voyais toujours entre moi et mon ennemi l’image de sa femme et de ses petits enfants irresponsables; eux ne m’avaient rien fait, je ne me sentais pas le courage de leur briser le cœur.

Pendant le cours de cette journée, il continua à réprimer plusieurs abus, toujours sans violence, avec une fine et courtoise diplomatie; il paraissait si heureux et si satisfait du résultat de ses manœuvres que vraiment, pour ma part, je lui enviais son habileté.

Ce même soir, nous regagnions la ville, dans un tramway à chevaux, lorsque trois individus débraillés et tapageurs montèrent dans la voiture et se mirent à débiter de grossières plaisanteries en présence des voyageurs composés surtout de femmes et d’enfants. Personne ne cherchait à les arrêter.

Le conducteur essaya de les calmer avec quelques paroles persuasives, mais les drôles l’injurièrent et se moquèrent de lui. A ce moment, je compris que le major préparait une de ces interventions diplomatiques à lui familières; je sentais que sa première observation diplomatique allait le couvrir de ridicule, mais avant que j’aie pu lui glisser un mot à l’oreille pour l’arrêter, il dit au conducteur avec son calme imperturbable:

—Conducteur, expulsez-moi ces «pourceaux»; je vais vous aider.

Je ne m’attendais certes pas à cela. En un clin d’œil les trois voyous se précipitèrent sur lui, mais ils reçurent une volée de coups de poing dignes du plus bel assaut de boxe; ils tombèrent comme des masses et ne purent se relever. Le major les tira hors de la voiture et nous continuâmes notre route.