J’étais étonné de voir un homme si doux agir avec une telle énergie et obtenir un résultat aussi complet; la tournure rapide et expéditive de cet incident ne manquait pas de me surprendre; mon compagnon m’avait tellement parlé de douce persuasion et d’habile diplomatie que j’étais bien tenté d’attirer son attention sur ce dernier incident et de lui décocher quelques pointes ironiques; mais lorsque je le regardai, je compris que ma tentative serait déplacée et qu’il ne la comprendrait certes pas. Car il ne s’était pas départi un seul instant de sa placidité. Lorsque nous quittâmes le tramway je hasardai:
—Voilà un bon coup de diplomatie, voire même trois bons coups de diplomatie.
—Vous vous trompez, ce n’était pas de la diplomatie, c’était de la force.
—Maintenant que vous vous expliquez, je crois que vous avez peut-être raison.
—Raison! naturellement. J’ai bien employé la force.
—Cela m’en a tout l’air. Avez-vous l’habitude de réformer les gens par ce procédé?
—Oh! non; cela ne m’arrive presque jamais. A peine deux fois par an.
—Croyez-vous que ces trois hommes se rétablissent?
—Naturellement, ils ne courent aucun danger. Je sais où et comment frapper. Vous avez remarqué que je ne les frappais pas sous la mâchoire; là, j’aurais pu les tuer.
J’avais remarqué en tout cas que d’un doux agneau il était devenu un bélier batailleur; mais, avec sa franche simplicité il protesta, déclarant qu’un bélier ne lui ressemblait en rien. Cette fois, j’étais exaspéré et j’avais très envie de lui dire qu’il manquait totalement de jugement; je retins ma langue, pensant que rien ne me pressait de lui exprimer ma façon de penser, et qu’une autre fois je pourrais tout aussi bien la lui dire par téléphone.