—Il faut que vous me dénonciez ou moi je vous dénoncerai.
—Me dénoncer? pourquoi?
—Pour contrevenir aux ordres de la Compagnie en n’empêchant pas ce jeu. En tant que citoyen, mon devoir est d’aider les Compagnies de chemin de fer à maintenir les employés dans la voie de leurs devoirs.
—Parlez-vous sérieusement?
—Oui, très sérieusement. Je ne vous en veux nullement comme homme, mais comme employé je vous reproche de n’avoir pas su faire respecter un règlement; donc, si vous ne me dénoncez pas, c’est moi qui le ferai.
Le conducteur parut embarrassé et resta songeur quelques instants.
—Dans quel guêpier suis-je donc, s’écria-t-il? Tout s’embrouille autour de moi; je n’y reconnais plus rien; jamais pareil fait ne s’est produit; jamais aussi ce stupide règlement dépourvu de sanction ne m’a paru aussi ridicule qu’aujourd’hui. Je ne veux dénoncer personne, mais je ne veux pas qu’on me dénonce; cela n’en finirait plus. Continuez à jouer aux cartes, jouez toute la journée, si le cœur vous en dit, mais laissez-nous la paix.
—Avant de vous en aller, voulez-vous me dire pourquoi la Compagnie a imposé ce règlement? Pouvez-vous lui trouver une excuse, j’entends une excuse rationnelle, plausible, et qui ne soit pas l’élucubration d’un cerveau d’idiot?
—Certainement, je le puis; la raison en est bien simple. C’est pour ne pas heurter les sentiments des autres voyageurs, de ceux qui ont des principes religieux; ceux-ci ne supporteraient pas que le jour du Sabbat fût profané en jouant aux cartes en wagon.
—C’est juste ce que je pensais. Ils ne regardent pas, eux, à voyager le dimanche, mais ils ne veulent pas que les autres...