—Oh! laissez-le monter un instant, capitaine, cria le colonel Grice; il est tellement ivre que s’il tombe il ne se fera pas le moindre mal.
—C’est une honte, Moses, protesta Miss Cash, je ne suis pas venue ici et je n’ai pas payé un dollar à la porte pour voir tuer les gens. Un individu pris de boisson a le droit de vivre comme les autres.
Pendant ce temps, le cheval s’était laissé monter et venait de repartir au grand galop. Si Miss Cash avait tout à l’heure réclamé l’exécution complète du programme, ce qu’elle voyait maintenant était bien de nature à lui faire fermer les yeux en se voilant la face: l’animal, fou furieux, galopait à perdre haleine, tandis que le malheureux pochard restait couché sur la crinière. Tous les spectateurs étaient anxieux; les gens au cœur tendre regrettaient d’être venus. Dans cette lutte entre la vie et la mort, l’étranger semblait pourtant commencer à se dégriser. Au grand étonnement de tous, il se releva sur l’encolure, rassembla les rênes, sortit de ses pieds les souliers grossiers qu’il portait, fit voler en l’air son vieux chapeau, remit en ordre sa chevelure ébouriffée et avant que Miss Cash ait pu prononcer une parole, il se trouva debout sur la selle.
Alors se produisit l’étrange et successive métamorphose qui stupéfia tous les assistants, et dont le vieux M. Pate ne cessa de parler plus tard.
L’étranger enleva veste sur veste, gilet sur gilet, pantalon sur pantalon, chemise sur chemise, et finit par se trouver aussi peu habillé qu’un épi de blé. Lorsque les spectateurs s’aperçurent que ce prétendu ivrogne appartenait à la troupe du cirque, ils se livrèrent à une bruyante hilarité qui se prolongea pendant plusieurs minutes. Quant au colonel Grice, son mouchoir était littéralement trempé des larmes qu’il venait de verser. Au milieu de ce fou-rire général, M. Bill lui-même oublia sa propre déconfiture:
—C’est infâme, Moses, cria Miss Cash, de faire jouer un tel tour à Bill Williams sous les yeux de sa femme. Vous mériteriez qu’il vous rendît la pareille.
Personne ne perdra le souvenir de la charmante jeune fille (annoncée sur l’affiche du cirque sous le nom de Mˡˡᵉ Louise, la plus célèbre écuyère du monde), qui se présenta devant le public avec une jupe délicieuse, des bas roses, un corsage garni de volants dorés, une ceinture d’un bleu azur, des joues d’un rose couleur de pêche, de jolis cheveux blonds frisés et qui envoya à pleines mains des baisers à l’assistance. Les jeunes gens en perdirent la tête lorsqu’ils virent la charmante écuyère danser sur son cheval lancé à plein galop, sauter par-dessus son fouet et à travers des cerceaux, enfin, s’asseoir sur la selle et caresser gracieusement sa jupe de tulle avec des gestes arrondis et un abandon exquis.
Le jeune Jack Wats, à peine âgé de dix ans (à l’exemple de son frère aîné Tommy, qui à treize ans se déclarait amoureux de Miss Wilkins, la maîtresse d’école), s’enfuit le lendemain matin de la maison paternelle, et accompagna le cirque à plus de trois milles; il alla même jusqu’à supplier le directeur de l’enrôler dans sa troupe, ne demandant pour tout salaire que le logement et la nourriture.
Repris, ramené chez ses parents et fortement tancé par sa mère, le bambin confessa que son seul but avait été de s’emparer de la personne de Mˡˡᵉ Louise et des immenses trésors que son imagination lui prêtait; après cela, le jeune ravisseur aurait emporté son butin vers quelque rivage lointain, que, dans son affolement, il n’avait pas pris le temps de choisir d’avance.
Avant la pantomime finale, un petit incident se produisit qui ne figurait pas au programme—sorte d’intermède improvisé par l’esprit exubérant des spectateurs et des forains. Le colonel Grice, très satisfait du succès de cette représentation qu’il considérait en quelque sorte comme une fête organisée par lui, se sentait parfaitement d’humeur à accepter des compliments, voire même des remerciements de toute l’assistance. Quand le soi-disant pochard eut sauté à bas de Mazeppa, le clown sortit une bouteille de sa poche, la porta à ses lèvres en se dissimulant derrière le dos du chef-écuyer. Un autre clown l’aperçut et lui reprocha de ne pas inviter ses amis à partager cette bouteille. Tous deux se trouvaient à ce moment-là sur la piste, contre l’entrée principale.