—Pourquoi n’invitez-vous pas le colonel Grice à boire avec vous? suggéra M. Bill Williams à voix basse; il en serait enchanté.
Le clown ne se le fit pas dire deux fois; sans la moindre hésitation il éleva sa bouteille et dit:
—Si le colonel Grice veut bien...
—Silence, murmura le chef-écuyer, taisez-vous.
Mais c’était trop tard: le colonel venait de se lever et descendait pour rejoindre le clown.
—Vous n’allez pas faire cela, Moses, s’écria Miss Cash! Vraiment ce pauvre Moses a la tête perdue par ce cirque et par toute cette bande d’énergumènes!
Après avoir enjambé les têtes et les épaules de plusieurs rangées de spectateurs, le colonel se trouvait maintenant dans l’arène; il paraissait très digne, quoique évidemment gêné par cette timidité à laquelle n’échappent pas même les plus grands hommes de guerre, lorsque, dépouillés de leurs armes, ils sentent que l’attention d’un grand nombre de civils des deux sexes est braquée sur leur propre personne.
Le colonel marcha droit sur le clown et tendit la main vers lui pour saisir la bouteille. Le clown, dans un accès de folle gaieté, retira brusquement la bouteille, leva une jambe en l’air, puis, s’accroupissant par terre, appuya sur son nez le pouce de la main qui lui restait libre et fit au colonel un gigantesque pied-de-nez; il espérait que le colonel ferait durer plus longtemps la plaisanterie en essayant de rattraper la bouteille.
En cela il se trompait.
Les personnes qui croyaient avoir vu précédemment le colonel Grice se mettre en colère reconnurent que cette fois il venait d’atteindre le paroxysme de la fureur, lorsque toute l’assistance, à commencer par Miss Cash, se tordit littéralement de rire au moment où le clown retira la bouteille. Fort heureusement, le colonel n’avait à portée de sa main ni épée, ni pistolet, ni canne de promenade; la seule arme qui lui restait était sa langue. Se reculant d’un pas ou deux, et lançant sur le clown accroupi des regards furieux, il s’écria: