—Comment, lui demanda miss Cash, vous partez avant la fin, sans même vous faire rembourser une partie de votre argent?

Le colonel fit volte-face. Comme il lui coûtait de manquer la pantomime finale et en particulier la scène de l’arrachage de dents, il s’arrêta et resta jusqu’à la fin de la représentation.

Le directeur du cirque crut comprendre que la colère du colonel s’était un peu calmée; s’approchant de lui avec précaution il lui présenta des excuses au nom du clown et de toute sa troupe, et le pria de vouloir bien accepter un verre de Porto à la «Spouter Taverne». Le colonel ne se sentit pas le courage de refuser; il ne le pouvait d’ailleurs pas et il accepta.

—Voulez-vous vous joindre à nous, Messieurs? dit le directeur en s’adressant à M. Williams. Nous nous sommes un peu amusés à vos dépens; mais j’espère que vous n’y verrez aucune malice; d’ailleurs nous n’avons jamais eu l’intention de vous froisser.

—Je ne bois jamais d’alcool, répondit M. Bill; mais par exception je veux bien prendre en votre compagnie la valeur d’un petit dé à coudre.

La réunion à la taverne fut des plus cordiales. M. Bill assit Rom et Rem sur le comptoir et le clown leur donna un gros morceau de sucre.

—Ils ont l’air de braves petits bonshommes bien pacifiques, remarqua le clown; ils ne doivent jamais se disputer.

—Oh! non, pas trop, répondit M. Bill; quelquefois Rom (c’est celui qui a les yeux les plus bleus) veut être servi avant Rem: il tire à lui la cuiller en faisant passer la nourriture sous le nez de Rem. Mais quand je vois cela, je le fais descendre de sa chaise et je l’oblige à attendre que Rem ait fini. Je cherche le plus possible à obtenir que mes deux garçons vivent en bonne intelligence, «comme deux bons frères», ce qui n’est pas toujours le cas en famille.

M. Bill savait que le colonel Grice et son plus jeune frère Adam ne se parlaient plus depuis de nombreuses années.

—Vous avez raison, Bill, reprit le colonel, parfaitement raison; élevez-les bien, et prenez grand soin de vos fils; deux enfants à élever à la fois représentent plutôt une lourde tâche, n’est-ce pas, Bill? Voire même une grosse charge!