Et ce disant le colonel cligna de l’œil malicieusement en regardant autour de lui.

—Merci, colonel, je fais certes de mon mieux pour les élever, je les aime autant l’un que l’autre; non, voyez-vous, colonel, deux enfants ne sont pas une si grosse charge; maintenant que j’en ai deux au lieu d’un, comme ils sont de la même taille je me sens tout déséquilibré lorsque je ne les prends pas avec moi. Voyez-vous, colonel, mes jumeaux se font «contre-poids dans mes poches», j’aime beaucoup mieux en avoir deux que pas un seul. Viens, Rom, viens, Rem, il faut que nous partions.

M. Bill s’approcha du comptoir, les deux bambins rengainèrent leurs morceaux de sucre, et le trio s’en alla.

A partir de ce jour, la petite ville de Dukesborough se demanda pourquoi elle ne figurerait pas parmi les villes principales de Géorgie.

SUR LES BÉBÉS

DISCOURS PRONONCÉ A CHICAGO AU BANQUET DONNÉ PAR L’ARMÉE DU TENNESSEE A SON PREMIER COMMANDANT LE GÉNÉRAL S. GRANT (NOVEMBRE 1879).

Nous n’avons pas tous eu la bonne fortune de naître femmes; chacun ne peut devenir général, poète ou homme d’Etat; mais lorsque nous venons à parler des bébés, nous nous trouvons sur un terrain commun à tous. N’est-ce point honteux que, depuis plus de mille ans, nul n’ait prononcé le nom des bébés aux toasts des banquets qui se donnent dans le monde? On dirait vraiment que le bébé est une quantité négligeable!

Si vous voulez bien réfléchir un instant, vous reporter cinquante ou soixante ans en arrière aux premiers jours de votre vie conjugale et vous souvenir de votre premier bébé, vous reconnaîtrez qu’il représentait un être de très grande importance. Vous, militaires, vous savez tous que lorsque ce petit personnage fit son apparition au foyer familial, il vous a fallu vous résigner à lui voir prendre le commandement sur tous et sur tout.

Vous êtes devenus ses serviteurs, mieux, ses gardes du corps et il ne vous a plus été permis de le quitter. Chef autoritaire, votre bébé ne s’inquiétait ni du temps, ni de la distance, ni de la température. Vous dûtes exécuter ses ordres sans contrôler si cela était possible ou non, et son manuel de tactique n’admettait qu’une seule allure: le pas gymnastique. Il vous traitait avec insolence et manque de respect, et personne de vous n’osait protester. Ceux d’entre vous qui avaient assisté à la terrible canonnade de Donelson et de Wicksburg, et qui, dans la mêlée, rendirent coups pour coups, se trouvèrent complètement désarmés lorsque ce petit personnage audacieux osa griffer leurs favoris, tirer leurs cheveux et égratigner leur nez.

On vous avait toujours vus faire face aux batteries ennemies qui vomissaient la mort avec le fracas du tonnerre, et marcher devant vous la tête haute: mais lorsque vous avez entendu son terrible cri de guerre, faisant demi-tour, vous vous êtes lancés dans une autre direction, trop heureux d’échapper à ce danger. Lorsqu’il vous demandait son sirop calmant, vous êtes-vous jamais avisés de grommeler en déclarant que certaines fonctions n’étaient pas compatibles avec la dignité d’un officier et d’un gentleman? Non, certes, vous vous leviez et vous lui apportiez son sirop. Lorsqu’il vous demandait son biberon et qu’il n’était pas chaud, avez-vous jamais maugréé? Non, vous vous leviez pour le faire chauffer.