Vous remplissiez si bien vos fonctions de domestique que plusieurs fois il vous arriva de sucer vous-même ce bout de caoutchouc au goût insipide pour vous assurer que tout allait bien: vous mélangiez trois parties d’eau dans une de lait, vous ajoutiez une pincée de sucre pour combattre la colique et une goutte de pippermint pour arrêter un hoquet trop tenace. Vous avez appris bien des choses au cours de cet apprentissage!

Certaines personnes naïves croient que, d’après certain vieux dicton, les bébés sourient dans leur sommeil lorsque les anges chuchotent à leur oreille. Très jolie, cette allégorie, mais bien puérile, mes chers amis!

Si votre bébé avait envie de faire sa promenade matinale à son heure habituelle (généralement deux heures du matin), vous vous leviez immédiatement, persuadé que cette partie de plaisir était projetée par vous depuis longtemps. Ah! comme vous étiez bien discipliné, lorsque vous arpentiez la chambre en costume primitif et que, pour faire cesser le caquetage de votre bébé, vous chantiez en adoucissant votre voix martiale «do-do l’enfant dormira bientôt».

Quel édifiant spectacle pour une armée du Tennessee! Mais aussi quelle gêne pour les voisins! Car je me demande qui peut bien aimer la musique militaire à trois heures du matin!

Après avoir gardé ce petit personnage pendant deux ou trois heures la nuit, et vous être convaincus qu’il lui fallait à tout prix du bruit et du mouvement, que faisiez-vous alors? Vous continuiez cette récréante distraction, buvant votre calice jusqu’à la lie. Qui donc osera soutenir qu’un bébé est un être sans importance? J’affirme qu’un bébé peut remplir à lui tout seul une maison et une vaste cour; il peut fournir assez d’occupation pour vous déborder, vous, et tout votre ministère de l’intérieur. Il se lance dans toutes les entreprises avec une activité aussi dévorante qu’irrépressible. Faites de votre mieux, vous ne pourrez jamais le satisfaire.

Passe encore lorsque vous n’avez qu’un seul bébé; mais, le plus souvent, du fond de votre cœur vous demandez deux jumeaux. Deux jumeaux sont le synonyme d’un perpétuel vacarme; trois enfants valent à eux seuls une insurrection.

Vous le voyez, il était grand temps que le directeur des toasts reconnût l’importance des bébés.

Songez à ce que l’avenir nous réserve! Dans cinquante ans d’ici, je suppose, nous serons tous morts, et ce drapeau flottera, je l’espère, sur une république de plus de 200 millions d’âmes (ce chiffre est basé sur l’accroissement progressif de notre population). Notre Etat, représenté actuellement par une frêle goëlette, se sera transformé alors en une immense baleine. Les bébés, au berceau aujourd’hui, seront alors sur le pont. Il faut bien les entraîner à la manœuvre, car nous allons leur confier une lourde tâche. Parmi les trois ou quatre millions de berceaux qu’on balance en ce moment dans l’univers, il en est que notre nation conserverait à jamais comme des objets sacrés si nous savions ce qu’ils contiennent. Dans un de ces berceaux, Farragut, insouciant de l’avenir, perce en ce moment ses dents et se prépare à émerveiller le monde de l’éclat de ses hauts faits.

Dans un autre berceau, le futur astronome, célèbre aux yeux de tous, cligne des yeux en contemplant la voie lactée; mais le pauvre petit diable se demande ce qu’est devenue celle qu’il appelait sa nourrice. Dans un autre berceau est couché le futur grand historien; il restera sans doute là jusqu’à ce que sa mission terrestre soit accomplie.

Dans un autre berceau, le futur Président essaye de résoudre le problème profond de la calvitie précoce qui l’atteint, et, dans une nuée d’autres berceaux, se trouvent soixante mille futurs chercheurs d’emploi, tout prêts à lui fournir l’occasion d’affronter une seconde fois ce même grand problème.