I
Je prie le lecteur de vouloir bien jeter les yeux sur les vers suivants et de me dire s’il leur trouve vraiment un caractère pernicieux:
Conducteur, quand tu reçois l’argent,
Perce, en présence du voyageur,
Un ticket bleu de dix cents,
Un ticket brun de huit cents,
Un ticket rose de quatre cents,
Perce en présence du voyageur!
(En chœur:)
Perce, mon ami, perce avec soin,
Perce, en présence du voyageur!
Je trouvai ces vers dans un journal, il y a quelque temps, et les relus deux ou trois fois. A partir de cet instant, ils prirent possession de mon cerveau. Pendant tout le temps du déjeuner, leur cadence se répercuta dans ma tête, si bien qu’à la fin du repas, lorsque je roulai ma serviette, je fus incapable de savoir si j’avais mangé ou non. La veille, je m’étais tracé mon programme de travail pour le jour suivant: un drame poignant dans la nouvelle que j’écris en ce moment.
Je me retirai chez moi pour composer ma tragédie; je pris ma plume, mais mon esprit obsédé répéta comme un refrain: «Perce en présence du voyageur.» Je luttai de toutes mes forces pendant une heure, mais ce fut peine perdue. «Un ticket bleu de dix cents, un ticket brun de huit cents», etc.;—ces vers bourdonnèrent à mes oreilles sans trêve ni relâche.
C’était pour moi une journée perdue, je ne le comprenais que trop maintenant. Je renonçai à mon travail et pris le parti de faire un tour en ville; mais à peine sur le trottoir, je m’aperçus que mes pieds marquaient la cadence de ces maudits vers. N’y tenant plus, je ralentis le pas; mais rien n’y fit: le rythme de ces vers s’accommoda de ma nouvelle allure et continua à me poursuivre.
Je rentrai chez moi et souffris de cette obsession pendant tout le reste de la journée; je me mis à table machinalement, et mangeai sans m’en rendre compte; un mal de tête violent me prit, je criai d’agacement et me promenai de long en large. Je me couchai, mais dans mon lit je ne fis que me tourner et me retourner, poursuivi par les mêmes rimes. A minuit, devenu presque enragé, je me levai et essayai de lire, mais à chaque ligne il me sembla que je lisais: «Perce en présence du voyageur.» Au lever du soleil, je ne me possédais plus, et chacun se demanda avec stupéfaction pourquoi je répétais ce refrain idiot: «Perce, oh! perce en présence du voyageur.»
II
Deux jours plus tard, un samedi matin, je me levai plus mort que vif et sortis pour retrouver un ami très apprécié de moi, le Révérend M., auquel j’avais donné rendez-vous pour visiter la tour de Talcott, distante de plus de dix milles. Mon ami me regarda sans me poser la moindre question. Nous partîmes; suivant son habitude, M. parla comme un moulin à vent. Je ne lui répondais pas, car je n’entendais rien. Au bout d’un mille, M. me demanda:
—«Mark, êtes-vous souffrant? Vous me paraissez aujourd’hui terriblement abattu, hagard et distrait. Voyons, qu’avez-vous?»