Je m’assis sur une borne en poussant un soupir, et machinalement je portai une main à mon front et l’autre au creux de mon estomac. Pour la première fois de ma vie, je constatai la pauvreté de la machine humaine, car, cette fois, il m’aurait fallu deux ou trois mains supplémentaires pour contenir les autres points douloureux de mon corps. Je n’essaierai pas de vous décrire combien je me sentais meurtri, courbaturé, quel désordre général interne et externe j’éprouvais après cette navrante équipée. Une foule plutôt sympathique m’entourait; un homme d’un certain âge me prodigua ses bonnes paroles de consolation.

—Etranger, on vous a mis dedans. Tout le monde dans ce camp connaît ce cheval; le premier enfant venu vous aurait dit que c’est un rueur de profession, l’animal le plus vicieux et le plus infernal de tout le continent américain. Je m’appelle Curry; je suis le vieux Curry, le vieil Abel Curry; entendez-moi bien, votre cheval est un sauteur mexicain pur-sang peu ordinaire dans son genre, je vous assure. Maladroit que vous êtes, par votre manque de sang-froid et de clairvoyance vous avez raté l’occasion d’acheter un cheval «américain» pour presque le même prix que cette satanée vieille relique étrangère.

Je n’accusai pas le coup, mais je pensai en moi-même que si l’enterrement du frère du commissaire aux enchères avait lieu pendant que je me trouvais sur le territoire, je sacrifierais tout au plaisir d’y assister.

Après un temps de galop de seize lieues, le jeune Californien et le sauteur mexicain pur-sang revinrent à la ville, jetant autour d’eux des flocons d’écume semblables aux embruns qu’un typhon chasse devant lui; finalement, l’animal et son cavalier sautèrent par-dessus un Chinois qui poussait une brouette et ils s’arrêtèrent en plein devant le parlement.

Pantelant, soufflant le feu par ses naseaux embrasés, l’animal jetait autour de lui des yeux hagards! Vous croyez peut-être que cette bête infernale était réduite! Nullement. Le président du parlement le croyait lui aussi et il l’enfourcha pour aller au Capitole; mais le premier obstacle que l’animal heurta fut une pile de poteaux télégraphiques presque aussi haute qu’une église; il franchit les deux lieues qui le séparaient du Capitole en battant le record de la vitesse obtenue jusqu’à ce jour; à vrai dire, il ne parcourut réellement qu’une lieue et préféra manger l’autre en sautant par-dessus les barrières et les fossés pour couper au plus court et éviter les sinuosités de la route. Lorsque le président arriva au Capitole, il déclara qu’il venait de voyager dans les airs comme s’il avait fait son excursion sur le dos d’une comète.

Le soir, le président rentra chez lui à pied pour prendre de l’exercice et il fit attacher le sauteur mexicain derrière une voiture de pierres. Le jour suivant, je prêtai mon animal au secrétaire du parlement pour se rendre à la mine argentifère de Dana, éloignée de six lieues; il revint lui aussi à pied pour prendre l’exercice et fit remorquer sa monture. Toutes les personnes auxquelles je le prêtai revenaient toutes à pied; il leur fallait à tout prix prendre de l’exercice. Je n’en continuai pas moins à le prêter à quiconque désirait s’en servir; j’espérais qu’un beau jour on me l’estropierait ou même qu’on le tuerait et qu’ainsi je pourrais me faire rembourser le prix de mon sauteur mexicain.

Malheureusement aucun accroc ne lui arriva; à sa place tous les chevaux auraient péri, lui s’en tira toujours sain et sauf. Il faisait tous les jours des escapades impossibles et n’y laissait jamais sa peau. Quelquefois il calculait mal son coup et endommageait fortement son cavalier, mais à lui il n’arrivait jamais rien.

J’essayai de le vendre par tous les moyens possibles; mes efforts me valurent une réputation de naïveté bien établie. Le commissaire aux enchères parcourut les rues bride abattue pendant quatre jours sur le dos de mon animal, bousculant la populace, interrompant les conversations, écrasant les enfants; jamais il ne reçut une offre sérieuse. Les gens souriaient avec malice et rengaînaient instantanément leur désir de l’acheter.

D’accord avec le commissaire aux ventes, je retirai mon cheval du marché. Nous essayâmes de le faire passer dans une vente privée et de l’échanger à perte contre des tombes d’occasion, de la ferraille, des traités de tempérance, bref contre toutes sortes d’objets. Mais aucun propriétaire ne se prêta à notre combinaison et nous dûmes encore retirer l’animal du marché.

A partir de ce jour je renonçai à monter mon cheval; la marche était un exercice bien suffisant pour un homme comme moi, criblé de blessures, de fractures et de contusions. De guerre lasse j’essayai de me débarrasser de lui, mais ce fut en vain; en dernier ressort, je l’offris au gouverneur pour l’usage de sa brigade; il parut d’abord bien accueillir ma proposition, mais son visage se renfrogna et il me répondit que «cela ferait un effet déplorable». A ce moment-là le patron de la pension de mon cheval m’apporta sa note pour les six semaines de soins donnés à l’animal: écurie pour le cheval, 15 dollars; foin pour le cheval, 250 dollars! Mon sauteur mexicain avait mangé une tonne de foin et l’homme ajouta qu’il en aurait mangé plus de cent s’il ne lui avait pas coupé les vivres.