Il réfléchit longtemps; soudain, une idée lumineuse jaillit de son esprit: apercevant deux pieds de neige dans la cour devant sa maison, il dit au jeune homme:

—Je vais vous vendre de la neige, cette neige que vous voyez là; acceptez-vous le marché?

—Oui, répondit l’autre, comprenant que la neige ne représentait rien de précieux.

Le cadi établit un acte régulier dont les frais furent payés naturellement par l’acquéreur en plus des cent livres représentant le prix de la neige. Le jeune homme retourna chez lui, se demandant, un peu soucieux, s’il avait strictement accompli la volonté de son père, car, après tout, le cadi ne lui semblait pas si méchant; n’avait-il pas en effet refusé énergiquement d’accepter l’argent sans un échange de bon aloi? Sa perplexité fut de courte durée.

Le second jour, de bon matin, le secrétaire du cadi vint trouver le jeune homme pour lui dire que son maître désirait le voir.

—Soit, j’irai le trouver, répondit le jeune homme.

—Non, dit le secrétaire, j’ai l’ordre de vous ramener avec moi.

Le jeune homme résista, mais le secrétaire insista. Ce dernier l’emporta enfin et tous deux se mirent en route.

—Que me voulez-vous, cadi Effendi? demanda le jeune homme.

—Soyez le bienvenu, répondit le cadi, je vous ai prié de venir, parce que votre neige me gêne beaucoup dans ma cour. Les autorités ne veulent plus en supporter la responsabilité. C’est un dépôt dangereux, on ne peut pas le mettre en sûreté comme un autre objet de valeur. De plus, elle encombre la route sur laquelle chacun a le droit de circuler. Que s’en suit-il? Votre neige sera piétinée ou volée, ou bien elle fondra et toute la responsabilité en pèsera sur moi. C’est ce que je veux éviter, aussi je vous prie d’enlever votre neige.