Une douzaine de hauts fonctionnaires du gouvernement d’Amurath III entouraient le vieillard; eux aussi portaient des vêtements magnifiques; ils étaient revenus récemment du Caucase avec un chargement de richesses et ils profitaient de cette occasion aujourd’hui pour exhiber leurs longues robes et leurs bijoux; ils portaient tous des uniformes merveilleusement brodés et montaient des chevaux superbes; une immense multitude les suivait. Tous les habitants de Galata et de Stamboul s’étaient réunis pour jouir de ce spectacle. Un murmure de peut-être soixante dialectes s’élevait de cette foule bigarrée. Le fils de Mustapha se mit à suivre la procession.

Il demanda à un piéton coiffé d’un turban vert, qui était assis sur une fontaine, ce que signifiait cette procession. L’autre lui apprit que le vieillard était le nouveau grand vizir d’Amurath; ce vizir venait d’être nommé et il allait prendre possession de son poste. Suivant la solennité d’usage, on escortait toujours ainsi les grands vizirs.

Lorsque la procession arriva à la Sublime Porte, le grand vizir descendit de cheval sur le seuil de la porte; là, chose étrange à dire, se trouvait un grand plateau et sur ce plateau une tête humaine fraîchement décapitée. Cette vue, bien faite pour donner la chair de poule, frappa d’horreur le jeune homme; recouvrant peu à peu ses sens, il demanda ce que signifiait cet usage. On lui apprit que la tête sanglante était celle du précédent grand vizir qui avait été décapité pour expier un méfait.

—La tête de son successeur figurera-t-elle aussi un jour sur le plateau? demanda le jeune homme à un soldat qui maintenait l’ordre de la procession.

—De nos jours il est difficile d’y échapper, répondit le soldat.

Après cela le jeune homme posa immédiatement d’autres questions; il se mit à la recherche du kiahaja du nouveau grand vizir (car tout grand vizir a un factotum); il trouva le kiahaja et le pria de remettre au grand vizir les cent livres léguées par son père.

Le kiahaja, après avoir fait décliner au jeune homme ses nom et qualités, reçut l’argent et le remit plus tard au grand vizir. Ce grand fonctionnaire n’en croyait pas ses yeux.

—Quel ami, demanda-t-il, peut bien me laisser cet argent et pourquoi ce legs?

Il fit ensuite appeler le jeune homme et le questionna sur son père. Le fils répondit:

—Mon père s’appelait Mustapha, il habitait près de la Porte d’Or, mais vous ne le connaissiez pas, maître.