—Lui me connaissait-il?
—Non, Seigneur, répondit le jeune homme.
—Mais alors pourquoi ce legs en ma faveur?
Le fils raconta l’histoire au grand vizir et lui avoua qu’il ne lui paraissait pas possible de trouver un homme plus stupide et plus idiot que lui; voilà pourquoi les cent livres léguées par son père devaient revenir à ce haut fonctionnaire.
Cette révélation stupéfia le grand vizir qui demanda:
—Comment savez-vous que je suis si stupide? Ni vous ni votre père ne me connaissiez.
—Votre acceptation du poste de grand vizir en présence de la tête décapitée de votre prédécesseur en dit assez long. Inutile de fournir d’autres explications.
A ces mots le grand vizir resta coi; ne trouvant pas de réponse plausible, il saisit sa barbe à pleines mains, la tira et réfléchit quelques instants. S’adressant au jeune homme il lui dit:
—Fils du grand et sage Mustapha, faites-moi le plaisir d’accepter d’être mon hôte ce soir; demain matin j’aurai un petit entretien avec vous.
Le jeune homme accepta l’invitation. Le lendemain le grand vizir le fit demander et lui apprit qu’il allait se rendre au palais d’Amurath, à la pointe de Seraglio. Il pria le jeune homme de l’accompagner. Celui-ci essaya de refuser, mais en vain, car le grand vizir l’entraîna avec lui.