Arrivé au palais, le grand vizir va droit au chef des Eunuques et s’adressant à ce superbe Arabe:

—Votre Grandeur, dit-il, je sais que Sa Majesté, en me confiant le poste très recherché de grand vizir, m’a fait le plus grand honneur du monde; je lui voue une profonde reconnaissance pour cette rare distinction. Cependant, Excellence, ce jeune homme que vous voyez est venu me trouver aujourd’hui et il m’a tenu un langage tel que je suis décidé à donner ma démission; je me sens incapable de servir Sa Majesté avec le dévouement qu’elle mérite.

L’Eunuque resta pétrifié: c’était la première fois qu’un grand vizir osait parler de démission. L’acte du grand vizir parut si étrange à l’Eunuque que celui-ci se rendit immédiatement chez le Sultan pour lui faire son rapport. Le Sultan fut aussi stupéfait qu’indigné et manda aussitôt le grand vizir avec son jeune acolyte. Quand ils arrivèrent en présence d’Amurath, ils le trouvèrent de plutôt mauvaise humeur.

Les Janissaires avaient conspiré contre lui; sa femme, sa sœur et sa mère, sur lesquelles il comptait pour soulager sa santé précaire et sa détresse mentale, avaient en vain essayé de le calmer et d’apaiser sa colère. Son visage pâle devint écarlate de rage.

S’adressant avec fureur au grand vizir:

—Comment se fait-il, coquin, que vous osiez parler de votre démission?

—Majesté, reprit le grand vizir, je sais parfaitement que je commets un acte téméraire, mais c’est ce jeune garçon (et ce disant il montra du doigt le jeune homme) qui m’y oblige. Si Votre Majesté désire connaître les raisons impérieuses auxquelles je cède, qu’Elle daigne interroger ce jeune homme. Lorsque Votre Majesté connaîtra ces motifs, Elle comprendra que je suis l’homme le plus stupide de son empire et qu’il serait contraire à sa dignité de me conserver plus longtemps comme son représentant immédiat.

Le jeune homme est ensuite appelé; il raconte son histoire. Le sultan sourit et finit par céder au sentiment de justice inné en lui. Il décrète par un iradé spécial que désormais aucun grand vizir ne serait plus décapité.

QUELQUES HÉROS D’OCCASION

Dès mon enfance, j’avais pris l’habitude de lire un certain choix d’anecdotes contées par un fabuliste célèbre avec autant de «brio» que de subtilité; j’aimais ces anecdotes, car elles me donnaient des enseignements précieux tout en me causant un vif plaisir. Ce livre était toujours à portée de ma main: toutes les fois que mon esprit pessimiste broyait du noir sur le compte du genre humain, j’avais recours à ces anecdotes et leur lecture chassait mes amères pensées; toutes les fois que je me sentais égoïste, en proie à des sentiments bas, je me tournais vers mon livre et je lui demandais de m’apprendre à vaincre ces mauvais penchants. Maintes fois j’ai désiré que le récit de ces charmantes anecdotes pût se prolonger au lieu de s’arrêter après un heureux dénouement naturel. Ce désir devint si impérieux que je pris le parti de le satisfaire et de compléter ces anecdotes en me mettant à la recherche de la partie qui leur manquait.