A grand’peine et après de pénibles recherches, je parvins à ce résultat; aujourd’hui, je vais vous exposer chaque anecdote l’une après l’autre en la faisant suivre de la contre-partie que mes investigations ont fini par découvrir.

LE CANICHE RECONNAISSANT

Un jour un brave médecin, trouvant sur le grand chemin un caniche égaré avec une patte cassée, transporta chez lui le pauvre animal et, après avoir pansé et bandé son membre fracturé, il remit l’exilé sur le grand chemin, lui rendit la liberté et n’y pensa plus. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’en ouvrant sa porte un beau matin, deux ou trois jours plus tard, il se trouva en présence du caniche reconnaissant qui l’attendait patiemment en compagnie d’un autre chien égaré dont une patte venait également d’être cassée.

Le brave médecin soulagea immédiatement l’animal en détresse, et ne manqua pas d’admirer l’infinie bonté de la Providence qui n’hésitait pas à se servir d’un instrument aussi humble qu’un pauvre caniche abandonné, pour prouver à l’humanité que... etc., etc.

Le lendemain matin le bienfaisant médecin trouva devant sa porte les deux chiens frétillant de reconnaissance, mais accompagnés de deux autres chiens estropiés. Il pansa rapidement leurs blessures et les laissa repartir, de plus en plus émerveillé de la prévoyante bonté de la Providence. Le lendemain, les quatre chiens rafistolés étaient assis devant sa porte; à côté d’eux quatre autres chiens estropiés imploraient son assistance. Il opéra comme le jour précédent.

Le lendemain seize chiens, dont huit fraîchement estropiés, l’attendaient devant sa porte en barrant le trottoir; des badauds faisaient cercle autour d’eux et les regardaient. A midi toutes les pattes cassées se trouvaient remises, mais à la pieuse admiration du brave médecin se mêlait cette fois une légère note profane.

Le soleil se leva de nouveau, réchauffant de ses rayons trente-deux chiens, dont seize avec la patte cassée occupaient le trottoir, et dont les seize autres encombraient la rue. Les spectateurs humains se tenaient groupés où ils pouvaient. Les cris des blessés, les chaleureux remerciements des chiens guéris, les commentaire variés des badauds attroupés produisaient un vacarme étourdissant et toute cette foule interrompait le trafic de la rue.

Le brave médecin se fit assister à ses frais par deux étudiants en médecine et il accomplit pendant toute la journée sa tâche bienfaisante.

Mais tout ici-bas a une limite. Lorsque le lendemain matin le généreux médecin aperçut à la pointe du jour une multitude de chiens hurlant et geignant de plus en plus compacte, il s’écria: «J’aurais dû m’en douter plus tôt, les livres m’ont induit en erreur: ils racontent toujours le joli côté de l’histoire et s’en tiennent là. Passez-moi mon fusil, en voilà assez maintenant.»

Il sortit avec son arme et vint à marcher par mégarde sur la queue du premier caniche qu’il avait soigné; ce dernier le mordit violemment à la jambe.