La grande et belle action que ce caniche avait commise en amenant au docteur ses camarades estropiés venait de chavirer sa mentalité et de le rendre fou.
Un mois plus tard, le bienveillant médecin se tordait dans les atroces douleurs de l’hydrophobie. Il appela à son chevet ses amis désolés et leur dit: «Méfiez-vous des livres: ils ne vous content que la moitié de l’histoire. Toutes les fois qu’un pauvre diable implore votre assistance et que vous vous demandez, anxieux, quel sera le résultat de votre intervention, accordez-vous le bénéfice du doute et tuez le quémandeur.»
Ce disant, il se tourna vers la muraille et rendit son âme à Dieu.
L’AUTEUR BIENVEILLANT
Un pauvre et jeune littérateur débutant avait essayé en vain de faire accepter ses manuscrits. De guerre lasse, sentant que bientôt il allait mourir de faim si le sort continuait à s’acharner contre lui, il alla trouver un auteur célèbre et lui exposa sa situation en implorant de lui conseil et assistance. Le brave auteur mit immédiatement de côté ses propres feuillets et commença à parcourir les manuscrits du jeune écrivain découragé.
A la fin de sa lecture il donna une cordiale poignée de main au jeune homme et lui dit: «Votre travail mérite un plus long examen, revenez me voir lundi.»
Au jour dit, le célèbre auteur, un aimable sourire aux lèvres, ouvrit sans mot dire un magazine qui, encore humide, revenait à l’instant de l’imprimerie. Quelle ne fut pas la stupeur du jeune homme lorsqu’il reconnut son propre article sur l’une des pages: «Comment pourrai-je jamais vous témoigner ma reconnaissance pour votre générosité? dit-il en tombant à genoux et en éclatant en sanglots.—Le grand auteur était le célèbre Snodgrass; le pauvre et jeune débutant tiré de la misère et de l’obscurité devint plus tard le célèbre Snagsby.
Concluons de cette histoire qu’il faut prêter une oreille charitable à tous les débutants qui implorent votre assistance.
SUITE
La semaine suivante, Snagsby revint avec cinq manuscrits refusés. Le grand auteur fut un peu surpris, car à son sens le jeune écrivain n’avait besoin que d’un léger coup d’épaule pour le mettre en évidence. Il consentit cependant à parcourir ses manuscrits, supprimant des fleurs de rhétorique inutiles, des qualificatifs forcés et exagérés; après cet allègement, il réussit à faire accepter deux des articles.