— Aucune, maman, je me suis simplement dirigé dans la chambre en suivant votre trace.
Pendant son absence, elle avait pris sur une étagère plusieurs livres qu'elle avait ouverts ; puis elle effleura de la main plusieurs pages dont elle se rappela les numéros, les referma et les remit en place.
— Je viens de faire une chose en ton absence, Archy, lui dit-elle. Crois-tu que tu pourrais la deviner ?
L'enfant alla droit à l'étagère, prit les livres, et les ouvrit aux pages touchées par sa mère.
La jeune femme assit son fils sur ses genoux et lui dit :
— Maintenant, je puis répondre à ta question de tout à l'heure, mon chéri ; je viens de découvrir en effet que sous certains rapports tu n'es pas comme tout le monde. Tu peux voir dans l'obscurité, flairer ce que d'autres ne sentent pas ; tu as toutes les qualités d'un limier. C'est un don précieux, inestimable que tu possèdes, mais gardes-en le secret, sois muet comme une tombe à ce sujet. S'il était découvert, on te signalerait comme un enfant bizarre, un petit phénomène, et les autres se moqueraient de toi ou te donneraient des sobriquets.
Dans ce monde, vois-tu, il faut être comme le commun des mortels, si l'on ne veut provoquer ni moqueries, ni envie, ni jalousie. La particularité que tu as reçue en partage est rare et enviable, j'en suis heureuse et fière, mais pour l'amour de ta mère, tu ne dévoileras jamais ce secret à personne, n'est-ce pas ?
L'enfant promit, mais sans comprendre. Pendant tout le cours de la journée, le cerveau de la jeune femme fut en ébullition ; elle formait les projets les plus fantastiques, forgeait des plans, des intrigues, tous plus dangereux les uns que les autres et très effrayants par leurs conséquences. Cette perspective de vengeance donnait à son visage une expression de joie féroce et de je ne sais quoi de diabolique. La fièvre de l'inquiétude la gagnait, elle ne pouvait ni rester en place, ni lire, ni travailler. Le mouvement seul, était un dérivatif pour elle. Elle fondait sur le don particulier de son fils les plus vives espérances et se répétait sans cesse en faisant allusion au passé :
— Mon mari a fait mourir mon père de chagrin, et voilà des années que, nuit et jour, je cherche en vain le moyen de me venger, de le faire souffrir à son tour. Je l'ai trouvé maintenant. Je l'ai trouvé, ce moyen.
Lorsque vint la nuit, son agitation ne fit que croître. Elle continua ses expériences ; une bougie à la main elle se mit à parcourir sa maison de la cave au grenier, cachant des aiguilles, des épingles, des bobines de fil, des ciseaux sous les oreillers, sous les tapis, dans les fentes des murs, dans le coffre à charbon, puis elle envoya le petit Archy les chercher dans l'obscurité ; il trouva tout, et semblait ravi des encouragements que lui prodiguait sa mère en le couvrant de caresses.