A partir de ce moment, la vie lui apparut sous un angle nouveau ; l'avenir lui semblait assuré ; elle n'avait plus qu'à attendre le jour de la vengeance et jouir de cette perspective. Tout ce qui avait perdu de l'intérêt à ses yeux se prit à renaître. Elle s'adonna de nouveau à la musique, aux langues, au dessin, à la peinture, et aux plaisirs de sa jeunesse si longtemps délaissés. De nouveau elle se sentait heureuse, et retrouvait un semblant de charme à l'existence. A mesure que son fils grandissait, elle surveillait ses progrès avec une joie indescriptible et un bonheur parfait.
Le cœur de cet enfant était plus ouvert à la douceur qu'à la dureté. C'était même à ses yeux son seul défaut. Mais elle sentait bien que son amour et son adoration pour elle auraient raison de cette prédisposition.
Pourvu qu'il sache haïr ! C'était le principal ; restait à savoir s'il serait aussi tenace et aussi ancré dans son ressentiment que dans son affection. Ceci était moins sûr.
Les années passaient. Archy était devenu un jeune homme élégant, bien campé, très fort à tous les exercices du corps ; poli, bien élevé, de manières agréables il portait un peu plus de seize ans. Un soir, sa mère lui déclara qu'elle voulait aborder avec lui un sujet important, ajoutant qu'il était assez grand et raisonnable pour mener à bien un projet difficile qu'elle avait conçu et mûri pendant de longues années. Puis elle lui raconta sa lamentable histoire dans tous ses détails. Le jeune homme semblait terrorisé ; mais, au bout d'un moment, il dit à sa mère :
— Je comprends maintenant ; nous sommes des Sudistes ; le caractère de son odieux crime ne comporte qu'une seule expiation possible. Je le chercherai, je le tuerai.
— Le tuer ? Non. La mort est un repos, une délivrance ; c'est un bienfait du ciel ! il ne le mérite pas. Il ne faut pas toucher à un cheveu de sa tête !
Le jeune homme réfléchit un instant, puis reprit :
— Vous êtes tout pour moi, mère ; votre volonté doit être la mienne ; vos désirs sont impératifs pour moi. Dites-moi ce que je dois faire, je le ferai.
Les yeux de Mme Stillmann étincelaient de joie.
— Tu partiras à sa recherche, dit-elle. Depuis onze ans je connais le lieu de sa retraite ; il m'a fallu cinq ans et plus pour le découvrir, sans compter l'argent que j'ai dû dépenser. Il est dans une situation aisée et exploite une mine au Colorado. Il habite Denver et s'appelle Jacob Fuller. Voilà. C'est la première fois que j'en parle depuis cette nuit inoubliable. Songe donc ! ce nom aurait pu être le tien, si je ne t'avais épargné cette honte en t'en donnant un plus respectable. Tu l'arracheras à sa retraite, tu le traqueras, tu le poursuivras, et cela toujours sans relâche, ni trêve ; tu empoisonneras son existence en lui causant des terreurs folles, des cauchemars angoissants, si bien qu'il préférera la mort et aura le courage de se suicider. Tu feras de lui un nouveau Juif errant ; il faut qu'il ne connaisse plus un instant de repos et que, même en songe, son esprit soit persécuté par le remords. Sois donc son ombre, suis-le pas à pas, martyrise-le en te souvenant qu'il a été le bourreau de ta mère et de mon père.