C’est tout ce que j’ai à dire. Je m’arrête là; je ne piétine jamais mon ennemi quand je l’ai renversé.

Après avoir ainsi prouvé à Votre Majesté que je ne puis être frappé d’impôt, que je suis victime de l’erreur d’un clerc qui se trompe sur la nature de mon commerce, il ne me reste plus qu’à solliciter de votre justice le retrait de la lettre dont je vous ai parlé; il importe que mon éditeur puisse recouvrer la somme que par mégarde et aberration je lui avais ordonné de payer. Cette somme serait un bien faible appoint dans votre budget; l’année s’annonce dure pour les écrivains, et je ne crois pas que Votre Majesté ait jamais rencontré une aussi forte disette de lectures intéressantes.

Avec un respect toujours nouveau, je suis, de Votre Majesté, le dévoué serviteur.

Mark Twain.

A Sa Majesté la Reine, à Londres.

LA CHICAGO ALLEMANDE

Je me sens perdu à Berlin. Cette ville ne ressemble en rien à la conception que je m’en étais faite. Le Berlin d’autrefois, je l’aurais reconnu aux descriptions des livres, le Berlin du siècle dernier et du commencement du nôtre: une ville sale, bâtie sur des marais, aux rues étroites et boueuses, éclairées par des lanternes sur lesquelles s’alignaient des vieilles et vilaines maisons toutes pareilles les unes aux autres; les maisons formaient des rectangulaires aussi droits et monotones que les rayons d’un magasin de nouveautés. Mais ce Berlin-là a cessé de vivre; il semble avoir disparu sans laisser aucune trace. Les dimensions du Berlin actuel ne donnent aucune idée de la ville qui l’a précédé.

Sa situation géographique a des traditions et une histoire, mais la cité elle-même ne représente plus rien de tout cela. C’est une ville neuve, la plus neuve que j’aie jamais vue. Chicago paraîtrait antique à côté d’elle, car on voit encore des vieux quartiers à Chicago, tandis qu’il n’en existe pour ainsi dire plus à Berlin.