Progrès de la civilisation matérielle en Allemagne.—Le protestantisme en Prusse.—La musique employée comme moyen d'éducation pour les paysans.—Le culte de l'art prépare l'âme au culte de Dieu.—La Prusse, auxiliaire de la Russie.—Rapport qui existe entre le caractère du peuple allemand et celui de Luther.—Le ministre de France en Prusse.—Correspondance de mon père, conservée dans les archives de la légation française à Berlin.—Mon père, à vingt-deux ans, nommé ministre de France près des cours de Brunswick et de Prusse en 1792.—M. de Ségur.—Le coup de couteau.—Indiscrétion de l'impératrice Catherine.—Autre anecdote curieuse et inconnue relative à la convention de Pilnitz.—Mon père remplace M. de Ségur.—Son succès dans cette cour.—On le presse d'abandonner la France.—Il y retourne malgré les dangers qu'il prévoit.—Il fait deux campagnes comme volontaire sous son père.—Lettres de M. de Nouilles alors ambassadeur de France à Vienne.—Ma mère.—Sa conduite pendant le procès du général Custino, son beau-père.—Elle l'accompagne au tribunal.—Danger qu'elle y court.—Le perron du palais de justice.—Comment elle échappe au massacre.—Les deux mères.—Mort du général.—Son courage religieux.—La Reine le remplace à la Conciergerie.—Souvenirs de Versailles au pied de l'échafaud.—Mon père publie une justification de la conduite du général.—On l'arrête.—Ma mère prépare l'évasion de son mari.—Dévouement de la fille du concierge.—Héroïsme du prisonnier.—Un journal.—Scène tragique dans la prison.—Mon père, martyr d'humanité.—Dernière entrevue dans une salle de la Conciergerie.—Incident bizarre.—Premières impressions de mon enfance.—Le gouverneur de mon père frappé d'apoplexie en lisant dans un journal la mort de son élève.

Berlin, ce 23 juin 1839.

On doit le dire à la honte de l'homme, il existe pour les peuples une béatitude toute matérielle: c'est celle dont jouit maintenant l'Allemagne et particulièrement la Prusse. Grâce à ses routes magnifiquement entretenues, à son système de douanes, à son excellente administration, ce pays, le berceau du protestantisme, nous devance aujourd'hui sur la route de la civilisation physique; c'est une espèce de religion sensuelle, qui a fait son Dieu de l'humanité. Il n'est que trop vrai que les gouvernements modernes favorisent ce matérialisme raffiné, dernière conséquence de la réformation religieuse du XVIe siècle. Réduisant leur action à exploiter le bonheur terrestre, ils semblent se proposer pour but unique de prouver au monde que l'idée divine n'est point nécessaire au bien-être d'une nation. Ce sont des vieillards qui se contentent de vivre[3].

Néanmoins la sagesse et l'économie qui président à l'administration de ce pays, sont pour les Prussiens un juste sujet d'orgueil. Leurs écoles rurales sont dirigées consciencieusement et très-exactement surveillées. On emploie dans chaque village, la musique, comme moyen de civilisation et en même temps de divertissement pour le peuple: il n'y a pas une église qui ne possède un orgue, et dans chaque paroisse, le maître d'école sait la musique. Le dimanche, il enseigne le chant aux paysans qu'il accompagne sur l'orgue; ainsi, le moindre village peut entendre exécuter les chefs-d'œuvre de la vieille école religieuse italienne et allemande. Il n'est pas de morceau de chant ancien et sévère, qui soit écrit à plus de quatre parties: quel est le magister qui ne pourra trouver autour de lui, une basse, un ténor et deux enfants, premier et second dessus, pour chanter ces morceaux? Chaque maître d'école, en Prusse, est un Choron, un Wilhem champêtre[4]. Ce concert rural entretient le goût de la musique, balance l'attrait du cabaret et prépare l'imagination des peuples à recevoir l'enseignement religieux. Celui-ci est dégénéré chez les protestants en un cours de morale pratique: mais le temps n'est pas loin où la religion reprendra ses droits; la créature douée d'immortalité ne se contentera pas toujours de l'empire de la terre, et les populations les plus aptes à goûter les plaisirs de l'art, seront aussi les premières à comprendre les nouvelles preuves des révélations du ciel. Il est donc juste de convenir que le gouvernement prussien prépare dignement ses sujets à jouer un rôle dans la rénovation religieuse qui s'avance, et qui déjà s'annonce au monde par des signes irrécusables.

La Prusse sentira bientôt l'insuffisance de ses philosophies pour donner la paix aux âmes. En attendant ce glorieux avenir, la ville de Berlin appartient aujourd'hui au pays le moins philosophique du monde, à la Russie; et cependant les peuples de l'Allemagne, séduits par une administration habile, tournent leurs regards vers la Prusse. Ils croient que c'est de ce côté que leur viendront les institutions libérales que beaucoup d'hommes confondent encore avec les conquêtes de l'industrie, comme si luxe et liberté, richesse et indépendance étaient synonymes!

Le défaut capital du peuple allemand, personnifié dans Luther, c'est le penchant aux jouissances physiques de notre temps, rien ne combat ce penchant et tout contribue à l'accroître. Ainsi, sacrifiant sa liberté, son indépendance à l'aride espoir d'un bien-être tout matériel, la nation allemande, enchaînée par une politique de sensualité et par une religion de raisonnement, manque à ses devoirs envers elle-même et envers le monde. Chaque peuple, comme chaque individu, a sa vocation: si l'Allemagne oublie la sienne, la faute en est surtout à la Prusse, qui est l'ancien foyer de cette philosophie inconséquente, appelée, par courtoisie, une religion.

La France est aujourd'hui représentée en Prusse par un ministre qui satisfait parfaitement à tout ce qu'on exige d'un homme en place dans le temps où nous vivons. Nul air mystérieux, nul silence affecté, nulle réticence inutile ne trahissent l'opinion qu'il se fait de son importance. On ne se souvient du poste qu'il occupe, que parce qu'on lui reconnaît le mérite nécessaire pour en remplir les devoirs. Devinant avec un tact très-fin les besoins et les tendances des sociétés modernes, il marche tranquillement au devant de l'avenir sans dédaigner les enseignements du passé; enfin il est du petit nombre de ces hommes d'autrefois devenus nécessaires aujourd'hui.

Originaire de la même province que moi, il m'a donné d'abord sur l'histoire de ma famille des détails curieux et que j'ignorais; de plus, je lui ai dû un grand plaisir de cœur; je l'avoue sans détour, car on ne peut attribuer à l'orgueil la religieuse admiration que nous éprouvons pour l'héroïsme de nos pères.

Je vous décrirai avec exactitude tout ce que j'ai senti dans cette occasion; mais laissez-moi d'abord vous y préparer comme j'y ai été préparé moi-même.

Je savais qu'il existe dans les archives de la légation française à Berlin, des lettres et des notes diplomatiques d'un grand intérêt pour tout le monde, et surtout pour moi: elles sont de mon père.