En 1792, à vingt-deux ans qu'il avait alors, il fut choisi par les ministres de Louis XVI, roi constitutionnel depuis un an, pour remplir auprès du duc de Brunswick une mission importante et délicate. Il s'agissait de décider le duc à refuser le commandement de l'armée coalisée contre la France. On espérait avec raison que les crises de notre révolution deviendraient moins périlleuses pour le pays et pour le roi, si les étrangers ne s'efforçaient pas d'en contrarier violemment la marche.

Mon père arriva trop tard à Brunswick; le duc avait donné sa parole. Cependant la confiance qu'inspiraient en France le caractère et l'habileté du jeune Custine était telle, qu'au lieu de le rappeler à Paris, on l'envoya encore tenter auprès de la cour de Prusse de nouveaux efforts pour détacher le roi Guillaume II de la même coalition, dont le duc de Brunswick avait déjà promis de commander les armées.

Peu de temps avant l'arrivée de mon père à Berlin, M. de Ségur, alors ambassadeur de France en Prusse, avait déjà échoué dans cette négociation difficile. Mon père fut chargé de le remplacer.

Le roi Guillaume avait traité mal M. de Ségur, si mal qu'un jour celui-ci rentra chez lui exaspéré; et croyant sa réputation d'homme habile à jamais compromise, il essaya de se tuer d'un coup de couteau; la lame ne pénétra pas fort avant, mais M. de Ségur quitta la Prusse.

Cet événement mit en défaut la sagacité de toutes les têtes politiques de l'Europe; rien ne put expliquer à cette époque l'extrême malveillance du roi pour un homme aussi distingué par sa naissance que par son esprit.

J'ai su de très-bonne part une anecdote qui jette quelque lumière sur ce fait, encore obscur; la voici: M. de Ségur, lors de sa grande faveur auprès de l'Impératrice Catherine, s'était souvent amusé à tourner en ridicule le neveu du grand Frédéric, devenu roi plus tard, sous le nom de Frédéric, Guillaume II; il se moquait de ses amours, de sa personne même; et selon le goût du temps, il avait fait de ce prince et des personnes de sa société intime, des portraits satiriques qu'il envoya dans un billet du matin à l'Impératrice.

Après la mort du grand Frédéric, les circonstances politiques ayant subitement changé, la Czarine rechercha l'alliance de la Prusse, et pour décider plus promptement le nouveau roi à s'unir avec elle contre la France, elle lui envoya tout simplement le billet de M. de Ségur que Louis XVI venait de nommer ambassadeur à Berlin.

Un autre fait également curieux avait précédé l'arrivée de mon père à la cour de Prusse; il vous fera voir quelle sympathie excitait alors la révolution française dans le monde civilisé.

Le projet du traité de Pilnitz venait d'être arrêté; mais les puissances coalisées mettaient un grand prix à laisser ignorer le plus longtemps possible à la France les conditions de cette alliance. La minute du traité se trouvait déjà entre les mains du roi de Prusse, et aucun des agents français en Europe n'en avait encore eu connaissance.

Un soir, assez tard, M. de Ségur en rentrant chez lui à pied, croit remarquer qu'un inconnu, enveloppé d'un manteau, le suit d'assez près; il presse le pas, l'inconnu presse le pas; il traverse la rue, l'inconnu la traverse avec lui; il s'arrête, l'inconnu recule, mais s'arrête à quelque distance. M. de Ségur était sans armes: doublement inquiet de cette rencontre à cause de la malveillance personnelle dont il sait qu'il est l'objet, aussi bien que de la gravité des circonstances politiques, il se met à courir en approchant de sa maison; mais malgré toute sa diligence, il ne peut empêcher l'homme mystérieux d'arriver en même temps que lui à sa porte et de disparaître aussitôt en jetant sous ses pieds, au moment où cette porte s'ouvre, un rouleau de papiers assez gros. M. de Ségur, avant de ramasser l'écrit fait courir plusieurs de ses gens après l'inconnu; personne ne peut le retrouver.