Le rouleau de papier était le projet du traité de Pilnitz, copié mot à mot dans le cabinet même du roi de Prusse; et voilà comment la France, servie par des esprits secrètement convertis à ses doctrines nouvelles, reçut la première communication de cet acte devenu bientôt célèbre dans le monde entier.

Des circonstances plus fortes que le talent et que la volonté des hommes, devaient rendre inutiles les nouvelles tentatives de mon père auprès du cabinet de Berlin; mais malgré le peu de succès de ses négociations, il obtint l'estime et même l'amitié de toutes les personnes avec lesquelles les affaires le mirent en relation, sans excepter le roi et les ministres qui le dédommagèrent personnellement du peu de fruit de sa mission politique.

Le souvenir du tact parfait avec lequel mon père se tira des difficultés qui l'attendaient à Berlin, n'est pas encore effacé. Arrivant à la cour de Prusse comme ministre du gouvernement français d'alors, il y trouva sa belle-mère, madame de Sabran, réfugiée à cette même cour pour fuir ce même gouvernement français. La division des opinions se manifestait dans chaque maison, et la discorde qui menaçait les peuples, s'annonçait dans les familles par le trouble et la contradiction.

Quand mon père voulut retourner en France pour rendre compte de ses négociations, sa belle-mère se joignit à tous les amis qu'il avait à Berlin pour tenter de le détourner de ce dessein. Un M. de Kalkreuth, le neveu du fameux compagnon d'armes du prince Henri de Prusse, se jeta presqu'à ses pieds pour le retenir à Berlin, et pour l'engager, du moins, à attendre en sûreté dans l'émigration le temps où il pourrait de nouveau servir son pays. Il lui prédit tout ce qui allait lui arriver à son retour en France.

Les scènes du 10 août venaient d'épouvanter l'Europe. Louis XVI était emprisonné, le désordre se répandait partout; chaque jour quelques nouveaux discours changeaient à la tribune la face des affaires; dans l'intérieur de la France aussi bien que dans les pays étrangers, l'anarchie déliait de leurs obligations les hommes politiques employés par le gouvernement français. Ce gouvernement, lui disait-on, était sans autorité sur les peuples, sans respect pour lui-même, sans considération au dehors; en un mot, on ne négligea rien pour faire sentir à mon père que sa fidélité envers les hommes qui dirigeaient momentanément les affaires de notre pays était un héroïsme plutôt digne de blâme que d'admiration.

Mon père ne se laissait séduire par aucune subtilité de conscience; il se conduisit de manière à justifier l'ancienne devise de sa famille: «Faits ce que doys, adviegne que pourra.»

«J'ai été envoyé, répondait-il à ses amis, par ce gouvernement; mon devoir est de retourner rendre compte de ma mission à ceux qui m'en ont chargé: je ferai mon devoir.»

Là-dessus mon père, Régulus ignoré d'un pays où l'héroïsme de la veille est étouffé par la gloire du jour et par l'ambition du lendemain, partit tranquillement pour la France où l'échafaud l'attendait.

Il y trouva d'abord les affaires dans un tel désordre, que, renonçant à la politique, il se rendit aussitôt à l'armée du Rhin, commandée par son père, le général Custine. Là, il fit avec honneur deux campagnes, comme volontaire, et quand le général qui avait ouvert le chemin de la conquête à nos armées, revint à Paris pour y mourir, il le suivit pour le défendre. Tous deux périrent de la même manière. Mais mon père survécut un peu de temps à son père; il ne fut condamné qu'avec les Girondins, parmi lesquels se trouvaient ses meilleurs amis.

Il mourut résigné à toutes les vertus du martyr, même à la vertu méconnue.