Ainsi, le patriotisme si éclairé du père et du fils, leur dévouement si pur à la cause de la liberté, reçut la même récompense.
C'est la correspondance diplomatique de mon père, à l'époque de son intéressante mission près de la cour de Berlin, que notre ministre actuel près de la même cour a bien voulu me laisser lire hier.
Rien n'est plus noble, plus simple que ces lettres; ce sont des modèles de style diplomatique, des chefs-d'œuvre d'exposition et de raisonnement. Ce sont aussi de dignes exemples de prudence et de courage. On y voit l'Europe, on y voit la France, entraînées l'une contre l'autre, se heurter et se méconnaître; on y voit le désordre croissant, malgré les remèdes proposés par quelques hommes sages et qui vont périr sans fruit, victimes de leur courageuse modération. La maturité d'esprit, la douceur et la force de caractère, la solidité d'instruction, la justesse de vues, la clarté d'idées, la force d'âme qu'elles supposent, sont surprenantes quand on pense à l'âge de celui qui les écrivit, et qu'on se rappelle qu'à cette époque l'enfance n'était pas encore émancipée; dans ce temps-là le talent appartenait à l'âge mûr, à l'expérience.
M. de Noailles, qui remplissait alors la charge d'ambassadeur de France à Vienne, et qui envoyait sa démission au malheureux Louis XVI, écrivit à mon père pour l'instruire du parti qu'il prenait. Ses lettres, conservées comme les autres dans nos archives, à Berlin, renferment les éloges les plus flatteurs pour le nouveau diplomate, auquel il prédisait une carrière brillante… Il était loin de penser qu'elle serait si courte!!!…
Mon père n'avait point de vanité; mais sa modestie dut lui faire trouver de grands encouragements dans le suffrage d'un homme expérimenté, et d'autant plus impartial qu'il se disposait à suivre une ligne de conduite opposée à celle que choisissait le jeune ministre de France à Berlin.
La mort que mon père vint chercher à Paris par devoir, fut bien noble. Une circonstance ignorée du public, l'a rendue sublime, à ce qu'il me semble. Ce trait vaut la peine de vous être conté en détail; mais, comme ma mère y joue un rôle important, je veux qu'il soit précédé d'un autre récit qui suffira pour vous la faire connaître.
Mes voyages sont mes mémoires: voilà pourquoi je ne me fais nul scrupule de commencer celui de Russie par une histoire qui m'intéresse personnellement, plus que toutes les notions que je vais recueillir au loin.
Le général Custine venait d'être rappelé à Paris, où il succomba sous les dénonciations de ses envieux.
C'est à l'armée qu'il avait appris la mort du Roi; et la lecture des journaux lui causait une indignation dont il ne modérait pas l'expression en présence des commissaires de la Convention. Ceux-ci lui avaient entendu dire: «Je servais mon pays pour le défendre de l'invasion étrangère; mais qui peut se battre pour les hommes qui nous gouvernent aujourd'hui?»
Ces paroles, rapportées à Robespierre par Merlin de Thionville et par l'autre commissaire, décidèrent de la mort du général.