Au dernier moment, elle était seule dans un cabinet, au fond de son appartement; les portes de la chambre et du salon étaient restées ouvertes; elle s'occupait à mettre en ordre des papiers importants qu'elle triait avec un soin religieux, ne voulant brûler avant de fuir que ce qui aurait pu compromettre des parents ou des amis d'émigrés, restés à Paris. Ces papiers étaient pour la plupart des lettres de sa mère, de son frère, des reçus d'argent envoyé à des officiers de l'année de Condé ou à d'autres émigrés, des commissions données en secret par des personnes de province suspectes d'aristocratie, des demandes de secours adressées par de pauvres parents, et par des amis sortis de France: enfin, il y avait dans le carton et dans les tiroirs qu'elle s'occupait à vider, de quoi la faire guillotiner dans les vingt-quatre heures, et cinquante personnes avec elle.
Assise sur un grand canapé près de la cheminée, elle commençait à brûler les lettres les plus dangereuses, et serrait à mesure dans une cassette celles qu'elle croyait pouvoir laisser après elle sans inconvénient, dans l'espoir de les retrouver un jour; tant elle avait de répugnance à détruire ce qui lui venait de ses amis, ou de ses parents!
Tout à coup elle entend ouvrir la première porte de son appartement, celle qui donnait de la salle à manger dans le salon; éclairée par un de ces pressentiments qui ne lui ont jamais manqué dans les moments de périls, elle se dit: «Je suis dénoncée, on vient m'arrêter» et sans plus délibérer, sentant qu'il est trop tard pour brûler les masses de papiers dangereux dont elle est environnée, elle les ramasse sur la table, sur le canapé, dans le carton, et les prenant à brassées elle les jette rapidement ainsi que la cassette sous le canapé, dont les pieds heureusement assez hauts étaient couverts d'une housse qui traînait jusqu'à terre.
Ce travail terminé avec la rapidité de la peur, elle se lève et reçoit de l'air le plus calme les personnes qu'elle voit entrer dans son cabinet.
C'était en effet des membres du comité de sûreté générale et des hommes de la section qui venaient l'arrêter.
Ces figures aussi ridicules qu'atroces l'environnent en un moment: les sabres, les fusils brillent autour d'elle; elle ne songe qu'à ses papiers qu'elle achève de repousser du pied sous le canapé devant lequel elle reste toujours debout.
«Tu es arrêtée,» lui dit le président de la section. Elle garde le silence.
«Tu es arrêtée, parce qu'on t'a dénoncée comme émigrée d'intention.»
«C'est vrai,» dit ma mère, en voyant déjà dans les mains du président son portefeuille et son faux passe-port qui venaient d'être saisis dans sa poche, car le premier soin des agents de la municipalité avait été de la fouiller; «c'est vrai, je voulais fuir.»
«Nous le savons bien.»