En cet instant, ma mère aperçoit ses gens qui avaient suivi les membres de la section et du comité.
Un coup d'œil lui suffit pour deviner par qui elle a été dénoncée: la physionomie de sa femme de chambre trahit une conscience troublée. «Je vous plains,» lui dit ma mère en s'approchant de cette fille. Celle-ci se met à pleurer et répond tout bas en sanglotant: «Pardonnez-moi, madame, j'ai eu peur.»
«Si vous m'eussiez mieux espionnée,» lui répliqua ma mère, «vous auriez compris que vous ne couriez aucun risque.»
«À quelle prison veux-tu qu'on te conduise,» dit un des membres du comité, «tu es libre… de choisir.»
«N'importe.»
«Viens donc.» Mais avant de sortir, on la fouille encore, on ouvre les armoires, les meubles, les secrétaires, on bouleverse la chambre, et personne ne pense à regarder sous le canapé! Les papiers restent intacts. Ma mère se garde de jeter les yeux du côté où elle les a si précipitamment et si mal cachés. Enfin elle sort et monte en fiacre avec trois hommes armés qui la mènent rue de Vaugirard, aux Carmes, dans ce couvent changé en prison, et dont les murs trop fameux étaient encore teints du sang des victimes massacrées au 2 septembre 1792.
Cependant l'ami qui l'attendait à la barrière, voyant l'heure du départ passée, ne doute pas un instant de l'arrestation de ma mère, et laissant à tout hasard un de ses frères à la place indiquée, il court sons hésiter au bureau de la diligence, afin d'empêcher Nanette de partir avec moi pour Strasbourg; il arrive à temps; on me ramène chez nous: ma mère n'y était plus!… déjà les scellés avaient été apposés sur son appartement; on n'avait laissé de libre que la cuisine, où ma pauvre bonne établit son lit près de mon berceau.
En une demi-heure tous les domestiques avaient été forcés de déguerpir; toutefois non sans trouver le temps de piller le linge et l'argenterie; la maison était déserte et démeublée; on eût dit d'un incendie: c'était la foudre.
Amis, parents, serviteurs, tout avait fui; un fusilier défendait la porte de la rue; dès le lendemain, un gardien civique fut substitué à l'ancien portier; ce gardien était le savetier du coin, qui reçut en même temps le titre de mon tuteur. Dans ce réduit dévasté, Nanette eut soin de moi comme si j'eusse été un grand seigneur; elle m'y garda huit mois avec une fidélité maternelle.
Elle ne possédait presqu'aucun objet de valeur; quand le peu d'argent qu'elle avait emporté pour le voyage fut épuisé, elle me nourrit du produit de ses hardes qu'elle vendait une à une, tout en se disant que personne ne pourrait lui rendre le prix de ce qu'elle dépensait pour moi.