Revenue en France, elle n'eut plus que deux intérêts, c'est-à-dire un seul: rétablir ma fortune et diriger mon éducation. Je lui dois tout ce que je suis et tout ce que j'ai.

Ma mère devint le centre d'un cercle de personnes distinguées parmi lesquelles se trouvaient les premiers hommes de notre pays. M. de Chateaubriand est resté son ami jusqu'à la fin.

Elle avait pour la peinture presque un talent d'artiste; jamais je ne lui ai vu passer un jour sans se renfermer de midi à cinq heures dans son atelier. Elle n'aimait point le monde: il l'intimidait, l'ennuyait et la dégoûtait. Elle en avait vu le fond trop vite. Cette expérience précoce lui avait donné la philosophie du malheur; cependant elle avait apporté en naissant et elle conserva toute sa vie la générosité qui est la vertu des existences prospères.

Sa timidité était proverbiale dans sa famille: son frère disait qu'elle avait plus peur d'un salon que de l'échafaud.

Pendant tout le temps de l'Empire, elle et ses amis vécurent dans l'opposition la plus prononcée; depuis la mort du duc d'Enghien, elle ne remit pas le pied à la Malmaison; à partir de cette mémorable époque elle n'a même pas revu madame Bonaparte.

En 1811, voulant nous soustraire aux persécutions de la police impériale, elle fit avec moi le voyage de Suisse et d'Italie; elle allait partout, elle franchissait les glaciers, entre autres celui du Mont-Gries entre la cascade de la Toccia et le village d'Obergestlen, dans le Haut-Valais; elle traversait à pied ou à cheval les plus redoutables passages des Alpes, comme si elle eût eu de la force et du courage; c'est qu'elle ne voulait ni m'empêcher d'aller ni me quitter.

Arrivée à Rome, elle y passa l'hiver et s'y forma une société charmante; elle n'était plus jeune, cependant la pureté de ses traits avait frappé Canova. Elle aimait la naïveté d'esprit du grand artiste, dont les récits vénitiens la charmaient. Un jour je lui dis:

«Avec votre imagination romanesque vous seriez capable d'épouser
Canova?»

«Ne m'en défie pas, me répondit-elle, s'il n'était pas marquis d'Ischia j'en serais tentée.» Ce mot la peint tout entière.

J'ai eu le bonheur de la conserver jusqu'au 13 juillet 1826. Elle est morte de la maladie dont mourut Bonaparte. Ce mal dont elle avait le germe depuis longtemps, fut développé par le chagrin, surtout par celui que lui avait causé la perte de ma femme et celle de mon unique enfant; elle se passionnait dans la douleur comme d'autres dans le plaisir. C'est en son honneur que madame de Staël, qui la connaissait bien et qui l'aimait beaucoup, avait donné le nom de Delphine à l'héroïne du premier roman qu'elle publia.