Mais voulez-vous avoir une idée de la barbarie du moyen âge? montez en voiture dans cette vieille capitale du grand-duché de Mecklembourg, et faites-vous mener en poste à Lubeck. S'il a plu seulement vingt-quatre heures, vous resterez à moitié chemin; ce sont des fondrières à s'y perdre. On regrette le sable et les quartiers de roches des environs de Rostock et l'on s'enfonce dans des ornières si creuses qu'on ne peut plus en sortir sans briser sa voiture ou sans verser. Notez que cela s'appelle la grande route de Schwerin à Lubeck et qu'elle a seize lieues, ce sont seize lieues de chemin impraticable. Pour voyager sûrement en Allemagne, il faut apprendre le français et ne pas oublier la différence qu'il y a entre une grande route et une chaussée: sortez de la chaussée, vous reculez de trois siècles.

Ce chemin m'avait pourtant été indiqué par le ministre de *** à Berlin, et même d'une façon assez plaisante: «Quelle route me conseillez-vous de prendre pour aller à Lubeck?» lui disais-je. Je savais qu'il venait de faire ce voyage.

«Elles sont toutes mauvaises,» me répondit le diplomate, «mais je vous conseille celle de Schwerin.

—Ma voiture,» lui repartis-je, «est légère et si elle vient à casser je manquerai le départ du paquebot. Si vous connaissiez une meilleure route, je la prendrais, fût-elle plus longue.

—Tout ce que je puis vous dire,» répliqua-t-il d'un ton officiel, «c'est que j'ai indiqué celle-ci à monseigneur *** (le neveu de son souverain); vous ne sauriez donc faire mieux que de la suivre.

—Les voitures des princes,» repris-je, «ont peut-être des priviléges comme leurs personnes. Les princes ont des corps de fer, et je ne voudrais pas vivre un jour comme ils vivent toute l'année.»

On ne me répondit pas à ce mot, que j'aurais cru fort innocent, s'il n'eût paru séditieux à l'homme d'État allemand.

Ce grave et prudent personnage, tout contristé de mon excès d'audace, s'éloigna de moi aussitôt qu'il put le faire sans trop de franchise. Quelle excellente pâte d'homme! Il est certains Allemands qui sont nés sujets; ils étaient courtisans avant d'être hommes. Je ne puis m'empêcher de me moquer de leur obséquieuse politesse, tout en la préférant de beaucoup à la disposition contraire que je blâme chez les Français. Mais le ridicule aura toujours les premiers droits sur mon esprit, rieur en dépit de l'âge et de la réflexion. Au reste, une route, une vraie grande route ne tardera pas à être ouverte entre Lubeck et Schwerin.

La charmante baigneuse de Travemünde, que nous appelions la Monna Lise, est mariée; elle a trois enfants. J'ai été la voir dans son ménage, et ce n'est pas sans une tristesse mêlée de timidité que j'ai passé le seuil modeste de sa nouvelle demeure; elle m'attendait, et avec la coquetterie de cœur qui vous rappellera les gens du Nord, froids, mais attachés et sensibles, elle avait mis à son cou le foulard que je lui ai donné, il y a dix ans, jour pour jour, le 5 juillet 1829… Figurez-vous qu'à trente-quatre ans cette charmante créature a déjà la goutte!… On voit qu'elle a été belle!… voilà tout. La beauté non appréciée passe vite: elle est inutile. Lise a un mari affreusement laid, et trois enfants, dont un garçon de neuf ans, qui ne sera jamais beau. Ce jeune rustre, bien élevé à la manière du pays, est entré dans la chambre la tête baissée, le regard vague, errant, et pourtant courageux. On voyait qu'il aurait fui l'étranger par timidité, non par peur, si la crainte d'être réprimandé par sa mère ne l'eût arrêté. Il nage comme un poisson, et il s'ennuie dès qu'il n'est pas dans l'eau, ou au moins sur l'eau en bateau. La maison qu'ils habitent est à eux; ils paraissent à leur aise; mais que le cercle où tourne la vie d'une telle famille est étroit! En voyant ce père, cette mère et ces trois enfants, et en me rappelant ce qu'était Lise il y a dix ans, il me semblait que l'énigme de l'existence humaine s'offrait pour la première fois à ma pensée. Je ne pouvais respirer dans cette petite case, qui pourtant est propre et soignée: je suis sorti pour aller chercher un air libre. Je voyais là les heureux du pays, et je me répétais tout bas mon refrain: «Où il n'y a que le nécessaire il n'y a rien.» Heureuse l'âme qui demande le reste à la religion!… Mais la religion des protestants ne donne elle-même que le nécessaire.

Depuis que cette belle créature est liée au sort commun, elle vit sans peine, mais sans plaisir, ce qui me semble la plus grande des peines. Le mari ne va pas à la pêche pendant l'hiver. La femme a rougi en me faisant cet aveu, qui m'a causé un secret plaisir. Ce mari, si laid, n'est pas courageux; mais Lise a repris, comme pour répondre à ma pensée: «Mon fils ira bientôt.» Elle m'a montré, suspendue au fond de la chambre, une grosse pelisse de peau de mouton, doublée de sa laine, destinée au premier voyage de ce vigoureux enfant de la mer.