Je ne reverrai jamais, du moins je l'espère, la Monna Lise de
Travemünde.
Pourquoi faut-il que la vie réelle ressemble si peu à la vie de l'imagination? À quelle fin nous est-elle donc donnée, cette imagination… inutile? Que dis-je, inutile; nuisible? Mystère impénétrable et qui ne se dévoile qu'à l'espérance, encore par lueurs fugitives! L'homme est un forçat aveugle, châtié, non corrigé. On l'enchaîne pour un crime qu'il ignore; on lui inflige le supplice de la vie, c'est-à-dire de la mort; il vit et meurt dans les fers, sans pouvoir obtenir qu'on le juge, ni même qu'on lui dise de quoi il est accusé. Ah! quand on voit la nature si arbitraire, faut-il s'étonner du peu de justice des sociétés? Pour apercevoir l'équité ici-bas, il faut les yeux de la foi qui pénètrent au delà de ce monde. La justice n'habite pas dans l'empire du temps. Creusez dans la nature, vous arrivez bien vite à la fatalité. Une puissance qui se venge de ce qu'elle fait, est bornée; mais les bornes, qui les a posées? contre qui, et pourquoi? Plus le mystère est incompréhensible, plus le triomphe de la foi est grand et nécessaire!…
LETTRE CINQUIÈME.
Nuits polaires.—Influence du climat sur la pensée humaine.—Montesquieu et son système.—Je lis sans lumière à minuit.—Nouveauté de ce phénomène.—Récompense des fatigues du voyage—Paysages du Nord.—Accord des habitants avec le pays.—Aplatissement de la terre près du pôle.—On croit approcher du sommet des Alpes.—Côtes de Finlande.—Effets d'optique, rayons obliques du soleil.—Terreur poétique.—Mélancolie des peuples du Nord.—Conversation sur le bateau à vapeur.—Mal de mer dissipé par la mer.—Mon domestique.—Éloquence d'une femme de chambre citée par Grimm.—Arrivée du prince K*** sur le bateau à vapeur.—Son portrait, sa manière de faire connaissance.—Définition de la noblesse.—Différence qu'il y a entre les notions anglaises et nos idées sur ce sujet.—Le prince D***.—Son portrait.—Anecdote sur la noblesse anglaise.—L'Empereur Alexandre et son médecin en Angleterre.—L'Empereur ne comprend pas la noblesse à l'anglaise.—Ton de la société russe.—Le prince K*** défend contre moi le gouvernement de la parole.—Par quoi on mène les hommes.—Canning.—Napoléon.—L'action plus persuasive que la parole.—Entretien confidentiel.—Coup d'œil sur l'histoire de Russie.—Pourquoi les Russes sont ce qu'ils sont.—Héros de leurs temps fabuleux.—Ils n'ont rien de chevaleresque.—Ils ont payé tribut aux mahométans auxquels les occidentaux avaient fait la guerre.—Ce qu'est l'autocratie.—Les princes russes ont fait dans l'esclavage l'apprentissage de la tyrannie.—Le servage se égalisait en Russie quand on l'abolissait dans le reste de l'Europe.—Rapport qu'il y a entre mes opinions et celles du prince K***—La politique et la religion ne font qu'un en Russie.—Avenir de ce pays et du monde.—Paris détrôné par la piété de la génération qui s'avance.—Il aurait le sort de l'ancienne Grèce.—Récit que le prince et la princesse D*** nous font de leur séjour à Greiffenberg.—Cure par l'eau froide.—Le prince se fait arroser en notre présence.—Fanatisme du néophyte.—La princesse L***.—Le vaisseau de sa fille et le sien se croisent au milieu de la mer Baltique.—Bon goût des personnes du grand monde en Russie.—La France d'autrefois.—La faculté du respect, salutaire aux productions de l'esprit.—Portrait d'un voyageur français ex-lancier.—Littérature grivoise.—Pourquoi il amuse les dames russes.—Son genre de mauvais ton ne peut choquer des étrangers.—Plaisir de la traversée.—Société unique.—Chants russes, danses nationales.—Les deux Américains.—Le français des dames russes préférable à celui de beaucoup de polonaises.—Accident survenu à la machine du bateau à vapeur.—Diversité des caractères mise en relief.—Mot des deux princesses.—La fausse alerte.—La joie trahit la peur passée.—Histoire romanesque pour la lettre suivante.
Le 8 juillet 1839, écrite sans lumière à minuit, à bord du bateau à vapeur le Nicolas Ier, dans le golfe de Finlande.
Nous sommes à la fin du jour d'un mois qui commence, pour ces latitudes, vers le 8 juin, et qui décline vers le 4 juillet. Plus tard, les nuits reparaissent: elles sont d'abord très-courtes, mais déjà marquées; puis elles s'allongent insensiblement jusqu'à l'équinoxe de septembre. Elles croissent alors avec la même rapidité que les jours au printemps, et bientôt elles enveloppent de ténèbres le nord de la Russie, Pétersbourg, la Suède, Stockholm et tous les alentours du cercle polaire arctique. Pour les contrées renfermées dans ce cercle, l'année se partage en un jour et une nuit de six mois chacun, y compris deux crépuscules plus ou moins prolongés, selon que le lieu est plus ou moins éloigné du pôle. L'obscurité peu profonde de l'hiver dure autant qu'a duré le jour douteux et mélancolique de l'été.
Aujourd'hui je ne puis me distraire de l'admiration que me cause le phénomène d'une nuit du pôle, à peu près aussi claire que le jour. Je me sens hors du monde que j'ai habité jusqu'à présent; rien, dans mes voyages, ne m'a plus intéressé que la diversité de mesure dans la dispensation de la lumière aux différentes parties du globe. À la fin de l'année, tous les points de la terre ont vu le soleil pendant un même nombre d'heures. Mais quelle différence entre les journées! quelle variété de température et de couleurs! Le soleil, dont les feux tombent d'à-plomb sur la terre, et le soleil qui ne donne que des rayons obliques, ne sont pas le même astre, du moins à en juger par les effets.
Pour moi, dont la vie tient de celle des plantes, je reconnais qu'il y a une sorte de fatalité dans les latitudes, et j'accorde volontiers à la théorie de Montesquieu un respect motivé par l'influence que le ciel exerce sur ma pensée. Mon humeur et mes facultés sont tellement soumises à l'action du climat, que je ne puis douter de ses résultats sur la politique. Seulement, le génie de Montesquieu a poussé trop loin les conséquences d'une action, réelle en certains cas, mais exagérée par le système de l'écrivain. L'écueil de la supériorité c'est l'opiniâtreté: ces grands esprits ne voient que ce qu'ils veulent; le monde est un eux; ils comprennent tout, hors ce qu'on leur dit.
Depuis une heure environ, j'ai vu le soleil s'enfoncer dans la mer, entre le nord nord-ouest et le nord; il a laissé derrière lui une longue traînée lumineuse qui suffit encore pour m'éclairer à l'heure qu'il est, et qui me permet de vous écrire sans lumière sur le tillac, pendant que les passagers sont endormis; et quand j'interromps ma lettre en regardant autour de moi, j'aperçois déjà vers le nord nord-est les premières teintes de l'aube matinale; hier n'est pas fini, demain commence. Cette solennité polaire est pour moi la récompense de tous les ennuis du voyage. Dans ces régions du globe, le jour est une aurore sans terme et qui ne tient jamais ce qu'elle promet. Ces lueurs qui n'amènent rien, mais qui ne finissent pas, m'agitent et m'étonnent. Ce singulier crépuscule ne précède ni la nuit, ni le jour; car ce qu'on appelle de ces noms dans les contrées méridionales, n'existe réellement pas ici. On oublie la magie de la couleur, la religieuse obscurité des nuits, et l'on ne croit plus aux merveilles de ces climats bénis, où le soleil a toute sa puissance. Ce n'est plus le monde des peintres: c'est la nature des dessinateurs. On se demande où l'on est, où l'on va; la clarté du jour diminue d'intensité en se répandant partout également; où l'ombre perd sa force la lumière pâlit; la nuit, il ne fait pas noir; mais au grand jour il fait gris. Le soleil du nord est une lampe d'albâtre qui tourne incessamment, suspendue à hauteur d'appui entre le ciel et la terre.
Cette lampe allumée, sans interruption, pendant des semaines, des mois, répand indistinctement ses teintes mélancoliques sous la voûte qu'elle blanchit à peine; rien n'est éclatant, mais tout est visible; la nature illuminée avec cette pâleur, égale partout, ressemble au rêve d'un poëte en cheveux blancs. C'est Ossian qui ne se souvient plus de ses amours, et qui n'entend que la voix des tombeaux.