L'aspect de tous ces sites sans relief, de ces lointains sans plans, de ces horizons sans accidents et peu distincts, de ces lignes à demi effacées; toute cette confusion de formes et de tons, me plonge dans une rêverie douce dont le réveil pacifique est aussi près de la mort que de la vie. À son tour l'âme reste suspendue entre le jour et la nuit, entre la veille et le sommeil; elle n'a pas de vives joies: les transports de la passion lui manquent; mais l'inquiétude des désirs violents n'existe pas pour elle; si l'on n'est point exempt d'ennui, on est libre de peines: une quiétude perpétuelle s'empare du cœur et du corps, et se retrouve en image dans cette lumière indifféremment paresseuse qui répand également sa mortelle froideur, le jour et la nuit, sur les mers et sur les terres confondues par les neiges du pôle, et nivelées sous le pied pesant des hivers.
La lumière de ces plates régions est bien celle qui convient aux yeux bleus de fayence, et qui sympathise avec les traits peu marqués, les cheveux cendrés, l'imagination timidement romanesque des femmes du Nord: ces femmes rêvent éternellement ce que les autres font; et c'est pour elles surtout qu'on peut dire que la vie est le songe d'une ombre.
Aux approches des régions boréales, il vous semble gravir au plateau d'une chaîne de glaciers; plus vous avancez, plus cette illusion est près de se réaliser: c'est le globe lui-même que vous escaladez, la terre est votre montagne. Au moment d'atteindre le sommet de cette Alpe immense, vous retrouvez ce que vous avez senti moins vivement en montant les autres Alpes; les rochers s'abaissent, les précipices se comblent; les populations fuient derrière vous, le monde habitable est sous vos pieds, vous touchez au pôle: vue de cette hauteur, la terre s'amoindrit; mais la mer s'élève tandis que les côtes s'aplatissent et forment autour de vous, un cercle à peine marqué et qui va toujours en s'abaissant; vous montez, vous montez, comme au sommet d'une coupole: ce dôme c'est le monde dont Dieu est l'architecte. De là vos regards planent sur des mers glacées, sur des champs de cristal, et vous vous croyez transporté dans le séjour des bienheureux, parmi les anges, immuables habitants d'un ciel inaltérable. Voilà ce que j'éprouve en avançant vers le golfe de Bothnie dont la partie septentrionale touche à Torneo.
Les côtes de la Finlande réputées montagneuses ne me paraissent qu'une suite de petites collines imperceptibles: tout se perd dans le vague et le vide des horizons brumeux. Ce ciel impénétrable ne laisse pas aux objets leurs vivantes couleurs: tout se ternit, tout se modifie sous cette voûte de nacre. Les vaisseaux qui glissent à l'horizon s'y détachent en noir; car les lueurs du crépuscule perpétuel qu'on appelle ici le jour miroitent à peine sur la moire des eaux, elles n'ont pas la force de dorer la voilure d'un bâtiment lointain: les agrès des navires qu'on voit cingler au nord, loin de briller comme ils brilleraient sur d'autres mers, se dessinent légèrement en noir contre le rideau grisâtre du ciel qui ressemble à une toile tendue pour une représentation d'ombres chinoises. J'ai honte de le dire, mais dans le nord le spectacle de la nature, tout grand qu'il est, me rappelle malgré moi une immense lanterne magique dont la lampe éclairerait mal et dont les verres seraient usés. Je n'aime pas les comparaisons qui rapetissent; mais à tout prix il faut tâcher de rendre ce qu'on sent. L'enthousiasme est plus commode à exprimer que le dénigrement; toutefois pour être vrai, il faut peindre et définir l'un et l'autre.
À l'entrée de ces déserts blanchis, une terreur poétique vous saisit: vous vous arrêtez effrayé sur le seuil du palais de l'hiver habité par le temps: près d'avancer dans ce séjour des froides illusions, des songes encore brillants non plus dorés, mais argentés, une tristesse indéfinissable vous saisit; votre pensée défaillante ne produit plus; et son inutile travail ressemble aux formes indécises des nuages pailletés dont vos yeux sont éblouis.
Si vous revenez à vous, c'est pour partager la mélancolie jusqu'alors incompréhensible des peuples du Nord et pour sentir, comme ils le sentent, le charme de leur monotone poésie. Cette initiation aux douceurs de la tristesse est douloureuse; c'est un plaisir pourtant: vous suivez lentement, au bruit des tempêtes, le char de la mort en chantant des hymnes de regret et d'espérance: votre âme en deuil se prête à toutes les illusions, elle sympathise avec les objets dont vos yeux sont frappés. L'air, la brume, l'eau, tout vous cause une impression nouvelle, soit à l'odorat, soit au tact; il y a quelque chose d'étrange dans vos sensations; elles vous disent que vous approchez des dernières limites du monde vivant; la zone glaciale est là devant vous et le vent du pôle vous pénètre jusqu'au cœur. Ce n'est pas doux; c'est curieux et nouveau.
Je ne puis me consoler d'avoir été retenu si tard cet été par ma santé à Paris et à Ems: si j'avais suivi mon premier plan de voyage, je serais maintenant en Laponie, sur les bords de la mer Blanche bien au delà d'Archangel; mais vous le voyez, je crois y être: c'est la même chose…
Quand je retombe du haut de mes illusions, je me retrouve non pas marchant terre à terre, mais voguant sur le bateau à vapeur le Nicolas Ier dont je vous ai conté le naufrage: un des plus beaux et des plus commodes bâtiments de l'Europe; et je m'y retrouve au milieu de la société la plus élégante que j'aie rencontrée depuis longtemps.
Celui qui pourrait noter dans le style de Boccace les conversations auxquelles j'ai pris une part bien modeste depuis trois jours, ferait un livre aussi brillant, aussi amusant que le Decameron et presqu'aussi profond que La Bruyère. Mes récits ne vous en donneraient qu'une idée imparfaite; je veux pourtant essayer.
Souffrant depuis longtemps, j'étais malade à Travemünde, si malade que, le jour du départ, j'ai pensé renoncer au voyage. Cependant ma voiture était embarquée depuis la veille. Onze heures du matin venaient de sonner, et nous devions appareiller à trois heures après midi. Je sentais le frisson de la fièvre parcourir mes veines, et je craignais d'augmenter le mal de cœur qui me tourmentait, par le mal de mer qui me menaçait. Que ferai-je à Pétersbourg, à huit cents lieues de chez moi, si j'y tombe sérieusement malade? me disais-je. Pourquoi causer cette peine à mes amis, quand je puis la leur épargner?