Le spectacle de l'avilissement où peut tomber le sacerdoce dans un pays où l'Église ne relève que de l'État, ferait reculer tout protestant conséquent. Une église nationale, un clergé national: ces mots ne devraient jamais s'allier; l'Église est par essence supérieure à toute société humaine; quitter l'Église universelle pour entrer dans une église politique quelconque, c'est donc plus qu'errer dans la foi, c'est renier la foi, c'est retomber du ciel sur la terre.
Cependant combien d'hommes honnêtes, d'hommes excellents, à l'origine du protestantisme, ont cru purifier leur croyance en adoptant les nouvelles doctrines, et n'ont fait que se rétrécir l'esprit!… Depuis lors l'indifférence glorifiée et masquée sous le beau nom de tolérance, a perpétué l'erreur…
Ce qui fait de la Russie l'État le plus curieux du monde à observer aujourd'hui, c'est qu'on y trouve en présence l'extrême barbarie favorisée par l'asservissement de l'Église et l'extrême civilisation importée des pays étrangers par un gouvernement éclectique. Pour savoir comment le repos ou du moins l'immobilité peut naître du choc d'éléments si divers, il faut suivre le voyageur jusque dans le cœur de ce singulier pays.
Le procédé que j'emploie pour peindre les lieux et pour définir les caractères me paraît, sinon le plus favorable à l'écrivain, du moins le plus rassurant pour le lecteur, que je force à me suivre, et que je rends lui-même juge du développement des idées suggérées au voyageur.
J'arrive dans un pays nouveau sans autres préventions que celles dont nul homme ne peut se défendre: celles que nous donne l'étude consciencieuse de son histoire. J'examine les objets, j'observe les faits et les personnes en permettant ingénument à l'expérience journalière de modifier mes opinions. Peu d'idées exclusives en politique me gênent dans ce travail spontané où la religion seule est ma règle immuable; encore cette règle peut-elle être rejetée par le lecteur sans que le récit des faits et les conséquences morales qui en découlent soient entraînés dans la réprobation que j'encours et que je veux encourir aux yeux des incrédules.
On pourra m'accuser d'avoir des préjugés, on ne me reprochera jamais de déguiser sciemment la vérité.
Quand je décris ce que j'ai vu, je suis sur les lieux; quand je raconte ce que j'ai entendu, c'est le soir même que je note mes souvenirs du jour. Ainsi, les conversations de l'Empereur, reproduites mot à mot dans mes lettres, ne peuvent manquer d'un genre d'intérêt: celui de l'exactitude. Elles serviront, je l'espère, à faire bien connaître ce prince si diversement jugé parmi nous et dans le reste de l'Europe.
Les lettres qu'on va lire ne furent pas toutes destinées au public, plusieurs parmi les premières étaient de pures confidences; fatigué d'écrire, mais non de voyager, je comptais cette fois observer sans méthode, et garder mes descriptions pour mes amis; on verra, dans le cours de l'ouvrage, les raisons qui m'ont décidé à tout imprimer.
La principale, c'est que j'ai senti chaque jour mes idées se modifier par l'examen auquel je soumettais une société absolument nouvelle pour moi. Il me semblait qu'en disant la vérité sur la Russie, je ferais une chose neuve et hardie: jusqu'à présent la peur et l'intérêt ont dicté des éloges exagérés; la haine a fait publier des calomnies: je ne crains ni l'un ni l'autre écueil.
J'allais en Russie pour y chercher des arguments contre le gouvernement représentatif, j'en reviens partisan des constitutions. Le gouvernement mixte n'est pas le plus favorable à l'action; mais dans leur vieillesse, les peuples ont moins besoin d'agir; ce gouvernement est celui qui aide le plus à la production, et qui procure aux hommes le plus de bien-être et de richesses; il est surtout celui qui donne le plus d'activité à la pensée dans la sphère des idées pratiques: enfin il rend le citoyen indépendant, non par l'élévation des sentiments, mais par l'action des lois: certes, voilà de grandes compensations à de grands désavantages.