À mesure que j'ai appris à connaître le terrible et singulier gouvernement, régularisé, pour ne pas dire fondé par Pierre Ier, j'ai mieux compris l'importance de la mission que le hasard m'avait confiée.
L'extrême curiosité que mon travail inspirait aux Russes, évidemment inquiets de la réserve de mes discours, m'a fait penser d'abord que j'avais plus de puissance que je ne m'en étais attribué; je devins attentif et prudent, car je ne tardai pas à découvrir le danger auquel pourrait m'exposer ma sincérité. N'osant envoyer mes lettres par la poste, je les conservai toutes, et les tins cachées avec un soin extrême, comme des papiers suspects; par ce moyen, à mon retour en France, mon voyage était écrit, et il se trouvait tout entier dans mes mains. Cependant j'ai hésité trois années à le faire paraître: c'est le temps qu'il m'a fallu pour accorder, dans le secret de ma conscience, ce que je croyais devoir à la reconnaissance et à la vérité!!! Celle-ci l'emporte enfin parce qu'elle me paraît de nature à intéresser mon pays. Je ne puis oublier que j'écris pour la France avant tout, et je crois de mon devoir de lui révéler des faits utiles et graves.
Je me regarde comme le maître de juger, même sévèrement, si ma conscience l'exige, un pays où j'ai des amis, d'analyser sans tomber dans d'offensantes personnalités le caractère des hommes publics, de citer les paroles des personnes politiques, à commencer par celles du plus grand personnage de l'État, de raconter leurs actions, et de pousser jusqu'à leurs dernières conséquences les réflexions que cet examen peut me suggérer, pourvu toutefois qu'en suivant capricieusement le cours de mes idées, je ne donne aux autres mes opinions que tout juste pour la valeur qu'elles ont à mes propres yeux: voilà ce me semble ce qu'on peut appeler la probité de l'écrivain.
Mais en cédant au devoir, j'ai respecté, je l'espère du moins, toutes les convenances; car je prétends qu'il y a une manière convenable de dire des vérités dures: cette manière consiste à ne parler que d'après sa conviction en repoussant les suggestions de la vanité.
Au surplus, ayant beaucoup admiré en Russie, j'ai dû mêler beaucoup de louanges à mes descriptions.
Les Russes ne seront pas satisfaits; l'amour-propre l'est-il jamais? Cependant personne n'a été plus frappé que moi de la grandeur de leur nation et de son importance politique. Les hautes destinées de ce peuple, le dernier venu sur le vieux théâtre du monde, m'ont préoccupé tout le temps de mon séjour chez lui. Les Russes en masse m'ont paru grands jusque dans leurs vices les plus choquants; isolés, ils m'ont paru aimables; j'ai trouvé au peuple un caractère intéressant: ces vérités flatteuses devraient suffire ce me semble pour en compenser d'autres moins agréables. Mais jusqu'ici les Russes ont été traités en enfants gâtés par la plupart des voyageurs.
Si les discordances qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans leur société actuelle, si l'esprit de leur gouvernement, essentiellement opposé à mes idées et à mes habitudes, m'ont arraché des reproches, et comme des cris d'indignation, mes éloges, également involontaires, n'en ont que plus de portée.
Mais ces hommes de l'Orient, habitués qu'ils sont à respirer et à dispenser l'encens le plus direct, se tenant toujours pour croyables quand ils se louent les uns les autres, ne seront sensibles qu'au blâme. Toute désapprobation leur paraît une trahison; ils qualifient de mensonge toute vérité dure; ils ne verront pas ce qu'il y a de délicate admiration sous mes critiques apparentes, de regret, et à certains égards, de sympathie sous mes remarques les plus sévères.
S'ils ne m'ont pas converti à leurs religions (ils en ont plusieurs, et chez eux la religion politique n'est pas la moins intolérante), si, au contraire, ils ont modifié mes idées monarchiques, en sens opposé au despotisme et favorable au gouvernement représentatif, ils se trouveront offensés par cela seul que je ne suis pas de leur avis. C'est un regret pour moi, mais je préfère le regret au remords.
Si je n'étais résigné à leur injustice, je n'imprimerais pas ces lettres. Au surplus, ils peuvent se plaindre de moi en paroles, mais ils m'absoudront dans leur conscience; ce témoignage me suffit. Tout Russe de bonne foi conviendra que si j'ai commis des erreurs de détail faute de temps pour rectifier mes illusions, j'ai peint en général la Russie comme elle est. Ils me tiendront compte des difficultés que j'avais à vaincre, et me féliciteront du bonheur et de la promptitude avec lesquels j'ai pu saisir les traits avantageux de leur caractère primitif sous le masque politique qui le défigure depuis tant de siècles.