«Monsieur le baron,» dit cet homme d'un air d'assurance très-imprudent, «vous me connaissez; néanmoins vous ne pouvez me reconnaître, car vous ne m'avez vu qu'une fois et dans l'obscurité. Je suis le capitaine du vaisseau dont l'équipage vient en partie de périr sous vos murs: c'est à regret que je rentre chez vous; mais je suis forcé de vous dire que plusieurs de vos gens ont été reconnus dans la mêlée, et que vous-même vous avez été vu cette nuit égorgeant de votre main un de mes hommes.»
«Le baron, sans répondre, va fermer à petit bruit la porte de la chambre du gouverneur de son fils. L'étranger continue: «Si je vous parle de la sorte, c'est parce que mon intention n'est pas de vous perdre; je veux seulement vous prouver que vous êtes dans ma dépendance. Rendez-moi ma cargaison et mon bâtiment, qui tout endommagé qu'il est, peut encore me conduire jusqu'à Saint-Pétersbourg, je vous promets le secret auquel je m'engage par serment. Si le désir de la vengeance me dominait, je me serais jeté à la côte pour aller vous dénoncer dans le premier village. La démarche que je fais auprès de vous vous prouve le désir que j'ai de vous sauver en vous avertissant du danger auquel vous exposent vos crimes.»
«Le baron garde toujours un profond silence; l'expression de son visage est grave, mais elle n'a rien de sinistre: il demande un peu de temps pour réfléchir au parti qu'il doit prendre, et il se retire en disant que dans un quart d'heure il rapportera sa réponse.
«Quelques minutes avant l'expiration du délai convenu, il rentre inopinément dans la salle par une porte secrète, se jette sur le téméraire étranger et le poignarde!…
«L'ordre avait été donné d'égorger en même temps jusqu'au dernier homme de l'équipage: le silence un instant troublé par tant de meurtres recommence à régner dans ce repaire. Mais le gouverneur de l'enfant avait tout entendu: il écoute encore… il ne distingue plus que les pas du baron et le ronflement des corsaires roulés dans leur peau de mouton et couchés sur les marches de la tour.
«Le baron inquiet et soupçonneux rentre dans la chambre de cet homme, il l'examine longtemps avec une attention scrupuleuse: debout, près du lit, le poignard encore sanglant à la main, il épie les moindres signes qui pourraient trahir la feinte: à la fin il le croit profondément endormi et se décide à le laisser vivre.—La perfection dans le crime est aussi rare qu'en toute autre chose,» nous dit le prince K***, en interrompant sa narration.
Nous gardions le silence, car nous étions impatients de savoir la fin de l'histoire; il continue:
«Les soupçons de ce gouverneur étaient éveillés depuis longtemps; sitôt que les premiers mots du capitaine hollandais arrivèrent à son oreille, il s'était relevé pour être témoin du meurtre dont il vit toutes les circonstances à travers les fentes de la porte, fermée à la clef par le baron. Il eut, l'instant d'après, comme vous venez de le voir, assez de sang-froid pour tromper l'assassin et pour sauver sa vie. Resté seul enfin, il se lève et s'habille malgré la fièvre, il descend par une fenêtre avec des cordes, détache un canot qu'il trouve amarré au pied du rempart, pousse l'esquif en mer, le dirige à lui seul vers le continent, et gagne la terre sans accident: à peine débarqué il va dénoncer le coupable dans la ville la plus voisine.
«L'absence du malade est bientôt remarquée au château de Dago; le baron, aveuglé par le vertige du crime, pense d'abord que le gouverneur de son fils s'est jeté à la mer dans un accès de fièvre chaude; tout occupé à faire chercher le corps, il ne songe pas à fuir. Cependant la corde attachée à la fenêtre, le canot disparu étaient des preuves irrécusables de l'évasion. Le brigand cédant tardivement à l'évidence, allait songer à sa sûreté, quand il se vit assiégé par des troupes envoyées contre lui. C'était le lendemain du dernier massacre: un moment il voulut se défendre; mais trahi par son monde, il fut pris et conduit à Saint-Pétersbourg où l'Empereur Paul le condamna aux travaux forcés à perpétuité. Il est mort en Sibérie.
«Telle fut la triste fin d'un homme qui par le charme de son esprit, la grâce et l'élégance de ses manières avait fait les beaux jours des sociétés les plus brillantes de l'Europe.