«Nos mères pourraient se souvenir de l'avoir trouvé très-aimable.
«Ce fait, bien qu'il nous paraisse romanesque, s'est reproduit assez souvent pendant le moyen âge; je ne vous l'aurais pas raconté, s'il ne se fût passé pour ainsi dire de notre temps; voilà ce qui le rend intéressant. En toutes choses, la Russie est en retard de quatre siècles.»
Quand le prince K*** eut cessé de parler, tout le monde s'écria que le baron de Sternberg était le type des Manfred et des Lara.
«C'est sans doute,» reprit le prince K***, qui ne craint pas le paradoxe, «parce que Byron a pris ses modèles dans le vrai qu'il nous paraît si peu vraisemblable; en poésie la réalité n'est jamais naturelle.
—C'est si juste,» répliquai-je, «que les mensonges de Walter Scott font plus d'illusion que l'exactitude de Byron.
—Peut-être: mais il faut chercher encore d'autres causes à cette différence,» repartit le prince, «Walter Scott peint, Byron crée, celui-ci ne se soucie pas de la réalité, même lorsqu'il la rencontre, l'autre en a l'instinct, même lorsqu'il invente.
—Ne croyez-vous pas, prince,» repris-je, «que cet instinct de réalité que vous attribuez au grand romancier tient à ce qu'il est souvent commun? Que de détails superflus! que de dialogues vulgaires!… Et malgré cela ce qu'il y a de plus exact dans ses peintures, c'est l'habit de ses personnages et leur chambre.
—Ah! je défends mon Walter Scott,» s'écria le prince K***, «je ne permets pas qu'on insulte un écrivain si amusant.
—C'est justement le genre de mérite que je lui refuse,» repris-je, «un romancier qui a besoin d'un volume pour préparer une scène est tout autre chose qu'amusant. Walter Scott est bien heureux d'être venu à une époque où l'on ne sait plus ce que c'est que de s'amuser.
—Comme il peint le cœur humain,» s'écria le prince D*** (car tout le monde était contre moi).