Tous semblaient avoir satisfait aux formalités ordonnées par la police, les malles, les personnes étaient déjà sur le nouveau bateau, depuis quatre heures d'horloge, nous languissions devant Kronstadt, et l'on ne parlait pas encore de partir.

À chaque instant de nouvelles nacelles noires sortaient de la ville et ramaient tristement vers nous: quoique nous eussions mouillé très-près des murs de la ville, le silence était profond… Nulle voix ne sortait de ce tombeau; les ombres qu'on voyait naviguer autour étaient muettes comme les pierres qu'elles venaient de quitter; on aurait dit d'un convoi préparé pour un mort qui se faisait attendre. Les hommes qui dirigeaient ces embarcations lugubres et mal soignées étaient vêtus de grossières capotes de laine grise, leurs physionomies manquaient d'expression; ils avaient des yeux sans regard, un teint vert et jaune; on me dit que c'étaient des matelots attachés à la garnison; ils ressemblaient à des soldats. Le grand jour était venu depuis longtemps, et il ne nous avait apporté guère plus de lumière que l'aurore; l'air était étouffant, et le soleil, encore peu élevé, mais réfléchi sur l'eau, m'incommodait. Quelquefois les canots tournaient autour de nous en silence sans que personne montât à notre bord; d'autres fois six ou douze matelots déguenillés, à demi couverts de peaux de mouton retournées, la laine en dedans et le cuir crasseux en dehors, nous amenaient un nouvel agent de police, ou un officier de la garnison, ou un douanier en retard; ces allées et venues, qui n'avançaient pas nos affaires, me donnaient au moins le loisir de faire de tristes réflexions sur l'espèce de saleté particulière aux hommes du Nord. Ceux du Midi passent leur vie à l'air à demi nus ou dans l'eau; ceux du Nord, presque toujours renfermés, ont une malpropreté huileuse et profonde qui me paraît plus repoussante que la négligence des peuples destinés à vivre sous le ciel et nés pour se chauffer au soleil.

L'ennui auquel les minuties russes nous condamnaient me donna aussi l'occasion de remarquer que les grands seigneurs du pays sont peu endurants pour les inconvénients de l'ordre public, quand cet ordre pèse sur eux.

«La Russie est le pays des formalités inutiles» murmuraient-ils entre eux, mais en français de peur d'être entendus des employés subalternes. J'ai retenu la remarque dont ma propre expérience ne m'a déjà que trop prouvé la justesse: d'après ce que j'ai pu entrevoir jusqu'ici, un ouvrage qui aurait pour titre les Russes jugés par eux-mêmes serait sévère; l'amour de leur pays n'est pour eux qu'un moyen de flatter le maître; sitôt qu'ils pensent que ce maître ne peut les entendre, ils parlent de tout avec une franchise d'autant plus redoutable que ceux qui écoutent deviennent responsables.

La cause de tant de retards nous fut enfin révélée. Le chef des chefs, le supérieur des supérieurs, le directeur des directeurs des douaniers se présente: c'était cette dernière visite que nous attendions depuis longtemps sans le savoir. Au lieu de s'astreindre à porter l'uniforme, ce fonctionnaire suprême arrive en frac comme un simple particulier. Il paraît que son rôle est de jouer l'homme du monde. D'abord, il fait le gracieux, l'élégant auprès des dames russes; il rappelle à la princesse D*** leur rencontre dans une maison où la princesse n'a jamais été; il lui parle des bals de la cour, où elle ne l'a jamais vu: enfin il nous donne la comédie, il la donne surtout à moi, qui ne me doutais guère qu'on pût affecter d'être plus qu'on n'est, dans un pays où la vie est notée, où le rang de chacun est écrit sur son chapeau ou sur son épaulette: mais, le fond de l'homme est le même partout… Notre douanier de salon, tout en continuant de se donner des airs de cour, confisque élégamment un parasol, arrête une malle, emporte un nécessaire; et renouvelle avec un sang-froid imperturbable des recherches déjà consciencieusement faites par ses subordonnés.

Dans l'administration russe les minuties n'excluent pas le désordre. On se donne une grande peine pour atteindre un petit but, et l'on ne croit jamais pouvoir faire assez pour montrer son zèle. Il résulte de cette émulation de commis, qu'une formalité n'assure pas l'étranger contre une autre. C'est comme un pillage: parce que le voyageur est sorti des mains d'une première troupe, ce n'est pas à dire qu'il n'en rencontrera pas une seconde, une troisième, et toutes ces escouades échelonnées sur son passage, le tracassent à l'envi.

La conscience plus ou moins timorée des employés de tous grades auxquels il peut avoir affaire, décide de son sort. Il aura beau dire, si on lui en veut, il ne sera jamais en règle: et c'est un pays ainsi administré qui veut passer pour civilisé à la manière des États de l'Occident!..

Le chef suprême des geôliers de l'Empire procéda lentement à l'examen du bâtiment: il fut long, très-long à remplir sa charge; la conversation à soutenir est un soin qui complique les fonctions de ce cerbère musqué, musqué à la lettre; car il sent le musc d'une lieue. Enfin nous sommes débarrassés des cérémonies de la douane, des politesses de la police, délivrés des saluts militaires et du spectacle de la plus profonde misère qui puisse défigurer la race humaine; car les rameurs de messieurs de la douane russe sont des créatures d'une espèce à part. Comme je ne pouvais rien pour elles, leur présence m'était odieuse, et chaque fois que ces misérables amenaient à notre bord les officiers de tous grades employés au service des douanes et de la police maritime, la plus sévère police de l'Empire, je détournais les yeux. Ces matelots en haillons déshonorent leur pays: ce sont des espèces de galériens huileux, qui passent leur vie à transporter les commis et les officiers de Kronstadt, à bord des vaisseaux étrangers. En voyant leur figure et en pensant à ce qui s'appelle exister pour ces infortunés, je me demandais ce que l'homme a fait à Dieu pour que soixante millions de ses semblables soient condamnés à vivre en Russie.

Au moment d'appareiller je m'approchai du prince K***.

«Vous êtes Russe, lui dis-je, aimez donc assez votre pays, pour engager le ministre de l'intérieur ou celui de la police à changer tout cela; qu'il se déguise un beau jour, en étranger non suspect tel que moi et qu'il vienne à Kronstadt pour voir de ses yeux ce que c'est que d'entrer en Russie.»