«À quoi bon,» reprit le prince, «l'Empereur n'y pourrait rien.»

—«L'Empereur non, mais le ministre!»

Enfin, nous partons, à la grande joie des princes et princesses russes qui vont retrouver famille et patrie: leur bonheur démentait les observations de mon aubergiste de Lubeck, à moins que cette fois encore l'exception ne confirme la règle. Mais moi, je ne me réjouissais pas, je craignais au contraire de quitter une société charmante pour aller me perdre dans une ville dont les abords m'attristaient; elle n'existait déjà plus cette société du hasard: dès la veille l'approche de la terre avait rompu nos liens, liens fragiles formés uniquement par les passagères nécessités du voyage.

Ainsi le vent qui souffle vers le soir amoncelle des nuages à l'horizon, la lumière du couchant les illumine en variant leur aspect, leurs formes répondent aux rêves de l'imagination la plus riante; ce ne sont que palais enchantés et peuplés d'êtres fantastiques, que nymphes, que déesses, menant leur ronde joyeuse dans l'espace éthéré; on ne voit que des grottes habitées par des Syrènes, que des îles flottant sur une mer de feu; enfin c'est un monde nouveau; si quelque monstre, si quelque figure grotesque se mêle à ces groupes charmants, elle rehausse par le contraste, la beauté des tableaux agréables: mais le vent vient-il à changer, ou seulement continue-t-il de souffler, le soleil de baisser: tout a disparu… le rêve est fini, le froid, le vide succède aux créations de la lumière évanouie, le crépuscule s'enfuit avec son cortége d'illusions; la nuit est venue.

Les femmes du Nord s'entendent merveilleusement à nous laisser croire qu'elles eussent choisi ce que la destinée leur fait rencontrer. Ce n'est pas fausseté, c'est coquetterie raffinée, elles sont polies envers le sort. C'est une grâce souveraine; la grâce est toujours naturelle, ce qui n'empêche pas qu'on s'en serve souvent pour cacher le mensonge: ce qu'il y a de violent et de forcé dans les diverses situations de la vie disparaît chez les femmes gracieuses, et chez les hommes poëtes; ce sont les êtres les plus trompeurs de la création; le doute fuit devant leur souffle, ils créent ce qu'ils imaginent; nulle défiance ne tient contre leur parole, s'ils ne mentent pas à d'autres, ils se mentent à eux-mêmes: car leur élément, c'est le prestige; leur bonheur, l'illusion; leur vocation, le plaisir fondé sur l'apparence. Craignez la grâce des femmes et la poésie des hommes: armes d'autant plus dangereuses qu'on les redoute moins!

Voilà ce que je me disais en quittant les murs de Kronstadt, nous étions là tous, présents encore, et nous n'étions plus réunis: l'âme manquait à ce cercle animé la veille par une secrète harmonie qui ne se rencontre que bien rarement dans les sociétés humaines. Peu de choses m'ont paru plus tristes que cette brusque vicissitude; c'est la condition des plaisirs de ce monde, je l'avais prévu; j'ai subi cent fois la même expérience; mais je n'ai pas toujours reçu la lumière d'une façon si brusque: d'ailleurs, qu'y a-t-il de plus poignant que les douleurs dont on ne peut accuser personne? Je voyais chacun prêt à rentrer dans sa voie: la destinée commune traçait son ornière devant ces pèlerins rengagés dans la vie habituelle: la liberté du voyage n'existait plus pour eux, ils rentraient dans la vie réelle, et moi je restais seul à errer de pays en pays: errer toujours ce n'est pas vivre. Je me sentais abandonné, de cet abandon du voyage le plus profond de tous: et je comparais la tristesse de mon isolement à leurs joies domestiques. L'isolement avait beau être volontaire, en était-il plus doux?… Dans ce moment tout me paraissait préférable à mon indépendance, et je regrettais jusqu'aux soucis de la famille. Les uns pensaient à la Cour et les autres à la douane, car malgré le temps perdu à Kronstadt, nos gros bagages n'avaient encore été que plombés: maintes parures, maints objets de luxe, peut-être même des livres, pesaient sur ces consciences qui la veille affrontaient les flots sans trouble, et qui maintenant étaient bourrelées à la vue d'un commis!… Je lisais dans les yeux des femmes l'attente des maris, des enfants, de la couturière, du coiffeur, du bal de la cour; et j'y lisais que malgré les protestations de la veille, je n'existais déjà plus pour elles. Les gens du Nord ont des cœurs incertains, des sentiments douteux; leurs affections sont toujours mourantes comme les pâles lueurs de leur soleil: ne tenant à rien, ni à personne, quittant volontiers le sol qui les a vus naître; créés pour les invasions, ces peuples sont uniquement destinés à descendre du pôle à des époques marquées par Dieu, pour rafraîchir les races du Midi brûlées par le feu des astres et par celui des passions.

Aussitôt arrivés à Pétersbourg, mes amis servis selon leur rang, furent délivrés; ils quittèrent leur prison de voyage sans même me dire adieu, à moi qu'ils laissaient courbé sous le poids des fers de la police et de la douane. À quoi bon dire adieu? j'étais mort.—Qu'est-ce qu'un voyageur pour des mères de famille?… Pas un mot cordial, pas un regard, pas un souvenir ne me fut accordé!… C'était la toile blanche de la lanterne magique après que les ombres y ont passé. Je vous le répète: je m'attendais bien à ce dénouement, mais je ne m'attendais pas à la peine qu'il m'a causée; tant il est vrai que c'est en nous-mêmes qu'est la source de toutes nos surprises!…

Trois jours avant d'arriver à terre, deux des aimables voyageuses m'avaient fait promettre d'aller les voir à Pétersbourg; la cour est tout ici, je n'ai pas encore été présenté; j'attendrai.

LETTRE HUITIÈME.

Arrivée à Pétersbourg par la Néva.—Architecture.—Contradiction entre le caractère du site et le style des édifices importés du Midi.—Absurde imitation des monuments de la Grèce.—La nature aux environs de Pétersbourg.—Tracasseries de la douane et de la police.—Interrogatoire minutieux.—On retient mes livres.—Difficultés du débarquement.—Aspect des rues.—Statue de Pierre-le-Grand.—Trop fameuse.—Palais d'hiver.—Rebâti en un an.—À quel prix?—Le despotisme se révèle dès le premier pas qu'on fait dans ce pays.—Citation d'Herberstein.—Karamsin.—La vanité des Russes les aveugle sur l'inhumanité de leur gouvernement.—Esprit de la nation d'accord avec la politique de l'autocratie.