Ces soins remplirent tout le vingt-sept. Le lendemain, à dix heures du matin, le cortège vint prendre le corps pour le rendre à sa dernière demeure; chacun se disputait l'honneur de porter ce précieux fardeau; et ses gens ne le cédèrent qu'avec peine aux six plus notables du lieu. Ils l'enlevèrent, et elle arriva à la paroisse, au triste son des cloches, . . . murmure harmonieux! devenu plus lugubre encore par les sanglots et les gémissemens de tout ce qui l'accompagnait; mais le désespoir devint si violent, quand on la vit disparaître et s'enfoncer dans les entrailles de la terre . . . Les cris de la douleur furent tels, que les voûtes du temple en retentirent; on eût dit, que tout ce qui était là lui eût été attaché par quelques liens; . . . il semblait qu'ils étaient tous ses enfans, tous la pleuraient comme une mère.
Je revins, et passai, sans doute, la plus cruelle journée que j'aie eue de ma vie: dégagé des soins les plus importans, je n'écoutai plus que mon chagrin . . . Ô mon ami, qu'il fut affreux; l'obligation de me contraindre, en repoussant vers mon cœur les larmes que je m'étais refusées en avait ébranlé les ressorts; toute la machine était affaissée . . . Je me promenais seul à grands pas dans ces appartemens où régnaient autrefois la décence, la joie douce et l'honnêteté, et je n'y trouvais plus qu'un vuide horrible et des marques de deuil.
Elle a passé, me disais-je, celle qui faisait le bonheur des autres; le ciel n'a voulu la laisser qu'un instant sur la terre . . . elle n'y a paru que pour faire le bien, . . . et je lui appliquais ces paroles superbes qu'inspirait à Fléchier la célèbre duchesse d'Aiguillon [9]: elle n'a été grande que pour servir Dieu, riche que pour assister les pauvres, vivante que pour se disposer à la mort.
Telle est, mon cher Valcour, la première partie des malheurs que j'ai à t'apprendre, je passe les détails qui m'occupèrent les jours suivans, pour en venir plutôt au sombre récit qui me reste, et qui ne déchirera pas plus cruellement ton cœur que le mien ne le fut en le lisant.
Le 3 mai au soir, je revenais de l'église, où je n'ai pas manqué d'aller pleurer deux heures par jour sur le tombeau de ma malheureuse amie, depuis que nous avons eu la douleur de la perdre; lorsqu'on m'avertit qu'un homme à cheval demandait, avec empressement, à me parler. Je vole où l'on me dit qu'il est, le cœur palpitant d'effroi, je trouve un inconnu qui me rend à l'instant un paquet de lettres; . . . j'ouvre avec précipitation, . . . j'interroge, . . . je lis sans comprendre, je reconnais enfin l'écriture d'Aline, précédée d'un journal exact de Julie. Je t'envoie le tout, . . . lis, Valcour, et respire, si tu le peux, jusqu'à la dernière ligne.
[Footnote 1. Toutes les suivantes, excepté la dernière, étaient sous la même enveloppe.]
[Footnote 2. Il a dans ses registres depuis cent ans, vingt assassinats pareils à celui de Calas. Il a, sous François I., mis le feu à quatre-vingts villages de la Provence; il a coûté la vie dans ce même-temps à quatre-vingt mille citoyens; il a dans différentes époques ouvert trois fois sa ville aux ennemis; c'est encore lui qui, dans ce moment-ci (1787), bouleverse la province. Il est tout simple qu'une telle assemblée mérite les éloges du monstre dont nos lecteurs frémissent. (Note de l'editeur)]
[Footnote 3. Monstres capables de cette horreur, vous pâlissez en reconnaissant votre victime; . . . tranquillisez-vous elle vous pardonne, ce fut hors de vos fers la première jouissance qu'elle voulût goûter.]
[Footnote 4. Les Scandinaves et les Germains pleuraient à la naissance de leurs enfans; dès qu'il leur en était né un, ils s'asseoiyaient autour de son berceau; et là chacun représentait, aussi pathétiquement qu'il lui était possible, les misères de la vie humaine et compatissait aux maux que le nouveau-né aurait à souffrir dans le séjour qu'il allait faire dans le monde; ces mêmes peuples se réjouissaient à la mort de leurs amis ou de leurs parens, tous ceux qui assistaient à la cérémonie ne s'entretenaient que du glorieux échange, par lequel le défunt avait quitté une vie sujette à tant de misères, pour entrer dans l'état d'une parfaite félicité; ensuite, on jouait, on chantait, on se régalait pendant trois jours. Il reste encore des traces de cette coûtume dans presque toutes les villes du nord de l'Allemagne.]
[Footnote 5. Tel fut le mensonge de l'abominable Sartine.]