[Footnote 6. C'est l'opération du scélérat Lenoir.]

[Footnote 7. Voyez la page 316 de ce volume-ci.]

[Footnote 8. Belle-mère de Déterville, on doit s'en souvenir.]

[Footnote 9. Nièce du cardinal de Richelieu.]

LETTRE LXVIII.

Julie à Déterville.

Au château de Blamont, ce premier mai.

J'exécute vos ordres et ceux de ma maîtresse, monsieur, puissent être lus de vous de tristes caractères, que mes larmes effacent à mesure que ma main les écrit. Vous exigez des détails, quelque douloureux qu'ils soient, j'obéis.

M. le président s'endormit dès que la voiture fut en mouvement, et ne s'éveilla qu'au premier relai: il fit quelques questions à sa fille, qui ne lui répondit que par monosyllabes: alors il lui demanda d'un ton sévère, si elle s'avisait d'avoir de l'humeur? —Je n'ai que du chagrin, monsieur, répondit-elle, j'imagine que mes malheurs m'en donnent le droit. —Sur cela, monsieur le président répondit que la plus haute de toutes les folies était de se chagriner, qu'il fallait savoir monter son ame à une sorte de stoïcisme, qui nous fit regarder avec indifférence tous les événemens de la vie; que pour lui, loin de s'affliger de rien, il se réjouissait de tout, que si l'on examinait avec attention ce qui paraîtrait devoir, au premier coup d'œil, nous désoler le plus cruellement, on y trouverait bientôt un côté agréable; qu'il s'agissait de saisir celui-là, d'oublier l'autre; et qu'avec ce systême on parvenait à changer en roses toutes les épines de la vie: . . . que la sensibilité n'était qu'une faiblesse dont il était facile de se guérir, en repoussant de soi avec violence tout ce qui voulait nous assaillir de trop près, et en remplaçant avec vîtesse par une idée voluptueuse ou consolatrice, les traits dont le chagrin voulait nous effleurer; . . . que cette petite étude n'était l'affaire que de très-peu d'années, au bout desquelles on réussissait à s'endurcir au point, que rien n'était plus capable de nous affecter. Et il assura mademoiselle qu'elle serait toujours malheureuse, tant qu'elle n'adopterait pas cette prudente philosophie . . . Aline ne répondit rien, et monsieur se retournant vers moi, me fit tout haut, sur mademoiselle, des questions de la plus grande indécence. Quand il vit que je baissais les yeux sans répondre, il m'apostropha avec humeur; il me dit que je n'aurais pas beau jeu avec lui, si je voulais faire aussi la prude; que le ton de sa maison était autrement libre que celui du logis que je quittais, et qu'il fallait, ou s'y mettre, ou s'attendre à n'y pas demeurer long-temps. Ensuite, en me renouvellant les questions indiscrètes qu'il venait de me faire sur sa fille, il me dit que dès qu'il allait la marier, il fallait bien qu'il connût ces choses-là, et que ne voulant pas tromper son gendre, il était essentiel qu'il sût si la marchandise était sans défaut; mais que puisque je refusais de le lui apprendre . . . il fouillerait les ballots lui-même, pour en apprendre la valeur; et sur cela il dit à mademoiselle qu'il faisait bien chaud, qu'il lui conseillait d'ôter toutes les coëffes et tous les mantelets dont elle était affublée; mais Aline qui avait choisi le strapontain par préférence, courbée sur la portière, et la tête cachée dans ses mains, n'écoutait rien, et ne répondait à rien . . . Alors, monsieur le président me demanda relativement à moi les mêmes éclaircissemens qu'il voulait que je lui donnasse sur mademoiselle, et il accompagna ses questions de gestes si mal-honnêtes, . . . d'actions tellement indécentes, que je le menaçai d'appeler ou de me jetter hors de la voiture; il me dit qu'il saurait me mettre à la raison; que je me trompais fort, si j'imaginais qu'il m'emmenait pour plaire à sa fille; et qu'assurément il m'aurait laissé, sans ma jeunesse et ma jolie figure; qu'il attendrait, puisque je faisais autant la difficile, mais qu'il me prévenait qu'il en faudrait toujours venir là, et qu'il y avait à Blamont des moyens sûrs pour vaincre la résistance des filles. Peu à-près il se rendormit, et ne parla presque plus du jour, à environ un quart de lieue de Sens, une roue se cassa, et nous arrivâmes comme nous pûmes à l'auberge de la poste, où il fallait bien coucher malgré nous. Monsieur parla lui-même à la maîtresse de la maison, et nous montâmes peu-après dans une chambre à deux lits, où il fit porter les équipages de nuit de mademoiselle, me disant que c'était là sa chambre et celle de sa fille, et que je n'avais qu'à en demander une pour moi; mais Aline me prit par le bras, et dit qu'elle allait en demander une pour elle et pour moi, parce qu'elle ne pouvait se passer de sa femme-de-chambre la nuit. Eh bien! dit le président, on tendra un troisième lit ici, mais vous, ma fille, vous ne coucherez sûrement pas ailleurs. —Je vous demande pardon, mon père, dit Aline en ouvrant brusquement la porte, et se jettant avec moi sur la gallerie, alors elle appella la maîtresse, et lui demanda une chambre; cette femme, guidée par les yeux du président qu'elle consulta aussi-tôt, répondit qu'elle n'avait d'autre lit à lui donner, que celui qui était dans l'appartement de monsieur, et que toute sa maison était pleine. Mais vous destiniez un coin à cette fille, dit Aline en me montrant: —oui, mademoiselle; mais cette chambre n'est pas faite pour vous. —N'importe, n'importe, j'y coucherai avec elle; tout est bon, pourvu qu'il soit décent, et rien ne l'est moins, madame, que de faire coucher une fille dans l'appartement de son père. —Cela nous arrive pourtant tous les jours. —Vous trouverez bon que ce ne soit pas à moi. L'hôtesse n'osant répliquer, ouvrit une assez mauvaise petite chambre à l'autre extrémité de la gallerie, et nous y entrâmes, sans que le président, qui nous voyait de sa porte, osât prononcer un seul mot.

Mademoiselle demanda un bouillon pour elle, et un poulet pour moi. Elle supplia instamment l'hôtesse de prendre elle-même la clef de notre chambre, et de ne nous ouvrir le lendemain que quand son père voudrait partir.