Onze heures sonnèrent . . . elle les compta, je n'ai plus que cette quantité d'heures à moi, me dit-elle . . . Ils doivent venir à dix, et rassemblant ses lettres, elle les mit sous une enveloppe à votre adresse . . . Déterville ne t'a-t-il pas recommandé, me demanda-t- elle, de lui envoyer un journal exact de tout ce qui se passait ici? —Oui, mademoiselle. —Eh bien! il faut le faire, et quand tu l'enverras, n'oublie pas d'y joindre ce paquet; elle me le remit, me faisant jurer de vous l'envoyer exactement. Ces soins remplis, elle se calma; nous causâmes deux ou trois heures avec tranquillité, elle paraissait inquiète du sort de Sophie, elle ne concevait ni comment elle était venue dans ce château, ni pourquoi son nom se trouvait dans cette chambre, comme elle ne savait pas la fuite d'Augustine, ni les soupçons affreux que cette aventure nous avait inspirés; d'après vos ordres je continuai de lui tout cacher. Nous parlâmes d'objets indifférens, mais elle entremêlait toujours dans ses propos, des choses sinistres, et qui m'effrayaient beaucoup. Quelquefois elle me demandait combien de temps il fallait à un corps pour se conserver entier après le dernier soupir . . . Si je croyais qu'une personne qui s'ouvrirait les veines serait bien long-temps à expirer; d'autrefois, si j'imaginais que dans le cas où elle mourut à Blamont, son père lui refuserait la grace d'être placée auprès de sa mère? si je croyais que Valcour serait bien fâché d'apprendre sa mort? et mille autres propos semblables, mais auxquels je ne fis jamais toute l'attention que j'aurais dû faire . . . Enfin trois heures sonnèrent, elle tressaillit; . . . comme le temps passe, dit-elle; lorsqu'on est près d'un grand évènement, il semble que les instans coulent avec plus de rapidité. Quand cette même heure sonnera ce soir, il y aura bien des choses de faites, . . . puis se tournant vers moi . . . elle me regarda quelques temps sans rien dire, ensuite elle compta les années qu'il y avait que nous étions ensemble; elle daigna remarquer avec attendrissement que j'y étais depuis qu'elle avait atteint l'âge de la raison . . . Tu étais presqu'aussi enfant que moi, me dit-elle, je m'en souviens. —Honnête créature, continua-t-elle en m'embrassant, je n'ai jamais pu rien faire pour toi, . . . je me serais satisfaite si j'avais épousé Valcour . . . je te recommande à Déterville . . . et ce propos fut un des plus forts qu'elle m'ait tenu; un de ceux où son projet semblait le mieux se découvrir sans qu'elle y pensa . . . Funeste permission du Ciel . . . je n'y pris pas encore assez garde, j'étais remplie de l'idée qu'elle voulait s'échapper, et que ce n'était qu'au cas où son projet ne put avoir lieu, qu'elle attenterait à ses jours, et je me résolvais bien alors, à ne la point perdre de vue. Elle récapitula tout ce qu'elle avait fait depuis que nous étions ensemble, ses espérances, ses craintes, ses inquiétudes, ses désirs, ses chagrins, ses momens de douceur . . . Elle n'oublia rien . . . Oh! dit-elle après avoir fini . . . que c'est une chose courte que la vie, . . . il semble que tout cela ne soit qu'un songe. —Quatre heures sonnent . . . sors doucement, me dit-elle alors, va voir s'il serait possible de fuir; examine le chemin jusqu'aux portes du château, s'il est libre, viens me chercher, et nous échapperons. —Mais ne vaudrait-il pas mieux, mademoiselle, que vous vinssiez avec moi? —Non, si nous sommes surveillées, on irait dire que je veux me sauver, et ils accoureraient aussi-tôt exercer sur moi quelque nouvelle violence . . . Je sortis; . . . à peine fus-je au détour du corridor, toujours très-éclairé, que deux gens de la maison se présentèrent brusquement à moi, et me demandèrent où j'allais, ce que je voulais, et pourquoi j'étais encore levée, je prétextai un besoin de prendre l'air, ils me dirent en me repoussant que ce n'était pas là l'heure, et que j'eusse à rentrer promptement, ou qu'ils allaient éveiller monsieur. Je revins rendre à mademoiselle le triste compte de ma mission . . . Allons, me dit-elle, ma bonne amie, il faut s'y résoudre . . . que la volonté de Dieu soit faite; . . . va prendre quelqu'heures de repos, je ne serai pas fâchée moi-même de dormir un peu . . . Puis avec la plus grande tranquillité, et c'est ce qui me trompa, —ils doivent venir à dix heures, tu entreras chez moi à neuf, il me faut bien une heure pour m'habiller; . . . je résistai pourtant à cette attention de sa part, je lui dis que je n'avois nullement besoin de repos, et que j'aimais mieux rester à lui rendre des soins . . . Non, non, dit- elle, en m'attirant vers la porte, cela m'empêcherait de dormir, nous sommes en train de parler, nous n'en finirions pas . . . Va, ma bonne amie . . . va, et ne manque pas sur-tout d'entrer une heure avant eux, tu sens bien que je ne veux pas qu'ils me trouvent au lit. J'allais me rendre à ses instances, quand elle s'apperçut que j'oubliais le paquet de lettres sur la table, elle revint le prendre avec inquiétude, et le cacha dans mon sein . . . Je sortais . . . elle m'arrêta, . . . elle jetta ses bras autour de mon cou, et me serra sur elle avec des flots de larmes, s'appercevant bientôt que ce nouvel accès de douleur m'affectait avec trop de violence, elle se contint, continua de me ramener doucement vers la porte, en me recommandant de ne rien oublier de ce qu'elle m'avait dit.
Je me retirai, . . . mais avec un trouble dont je n'étais pas maîtresse; . . . je passai dans ma chambre, où vous croyez-bien que je ne dormis pas, . . . je vins plusieurs fois écouter doucement à sa porte, résolue d'entrer au moindre bruit que j'entendrais. Jamais aucun ne frappa mon oreille, et quand neuf heures sonnèrent, je me précipitai dans son appartement avec une inquiétude inexprimable.
Ô monsieur! quel spectacle! . . . il m'est impossible de vous le peindre; . . . cette chère maîtresse, . . . cet ange du ciel que je pleurerai toute ma vie; . . . elle était à terre . . . elle était noyée dans son sang; . . . elle avait devant elle les tresses des cheveux de madame, au milieu desquelles elle avait placé le portrait en miniature qu'elle possédait de cette mère respectable. Il est à croire qu'elle s'était poignardée devant ces chers objets de son cœur, et qu'à mesure que la perte de sang lui avait ôté ses forces, elle était tombée sur ses genoux à la renverse; telle était la position où je la trouvai. L'arme qu'elle avait employée était une branche de longs ciseaux, dont elle se servait à sa toilette; elle avait séparé cette branche de l'autre, et se l'était enfoncée à trois reprises au-dessous du sein gauche; le sang avait abondamment coulé des trois blessures, et il
[Illustration: Oh Monsieur quel spectacle!]
ruisselait à grands flots dans la chambre; l'envie de la secourir, s'il en était temps, fut plus forte en moi que l'épouvante; je volai à elle, mais elle était déjà froide, déjà les ombres de la mort obscurcissaient les traits de son beau teint, déjà ses yeux étaient fermés à la lumière; déjà le monde avait perdu son plus bel ornement.
Je la pris dans mes bras, en l'arrosant de larmes; je l'étendis sur son lit, et jettant les yeux sur la table, j'y trouvai l'écrit suivant que je transcrivis promptement dans mes tablettes avant de faire monter personne . . . Le voici mot à mot:
«Je demande humblement pardon à mon père, et de l'action que je commets chez lui, et de l'humeur que je lui ai donnée par ma résistance à ses ordres; il fallait que les motifs qui fondaient cette résistance fussent bien violens, puisque je préfère la mort à ce qui m'était destiné; j'implore pour dernière grace, d'être placée auprès de ma mère, comme elle l'a désiré, et qu'on enferme avec moi, dans le cercueil, ce portrait et ces cheveux, où mes lèvres s'impriment en arrachant ma vie.»
ALINE DE BLAMONT.
Ce billet transcrit, j'appelai . . . Monsieur le président arriva; le croirez-vous, monsieur . . . les excès d'inhumanité de cet homme seront-ils conçus de votre ame sensible? . . . Ce lugubre tableau ne lui inspira que de la colère, . . . mais elle fut terrible . . . il s'en prît à moi; il m'accabla d'invectives; . . . il me jetta à terre, et me foulant aux pieds, il me dit que c'était moi qui avais tué sa fille . . . Abymée dans ma douleur, supportant tout sans avoir la force de répondre, je lui montrai du doigt le billet qui étoit sur la table; il le lut rapidement, et contraint à me justifier, il n'eut plus l'air de prendre garde à moi; il se promena à grands pas dans la chambre, sans que la douleur s'imprimât jamais sur son front, sans qu'on y pût voir autre chose que de la fureur et de la rage; au bout de quelques minutes, il redescendît et reparut bientôt avec Dolbourg . . . Celui-ci frémit . . . lut le billet . . . reporta les yeux sur Aline . . . et versa des larmes . . . Puis, adressant fièrement la parole au président: «Monsieur, lui dit-il, c'en est trop; cet épouvantable évènement m'ouvre enfin les yeux sur tous les désordres de ma vie; ce n'est que par mes vices que j'ai inspiré de l'horreur à cette malheureuse; je suis las de n'être dans le monde qu'un objet de terreur et de mépris; les derniers rayons de cette vertu sans tache . . . frappe mon cœur, l'éclaire, et le déchire . . . Ô fille céleste! continua-t-il, en prenant une des mains de ma maîtresse qu'il couvrît de ses larmes, pardonne-moi le crime dont je suis cause, daigne obtenir de l'éternel dont tu fais déjà toute la gloire qu'il veuille me le pardonner aussi, je vais l'expier dans la douleur; je vais le pleurer le reste de ma vie. Adieu, monsieur, je ne partagerai plus vos débauches, une retraite sévère va m'ensevelir pour jamais; . . . ne me suivez pas, et ne me voyez de vos jours».
En disant cela il sortit, et une heure après il était loin du château. —Mais l'ame de monsieur de Blamont ne s'ébranla pas aussi facilement; plus furieux encore de la perte de son ami, que de celle de sa fille, il s'en reprit à moi de nouveau, il me dit que si j'avais surveillée Aline, cet évènement n'aurait pas eu lieu; je le priai de se rappeler qu'il m'avait défendu de coucher dans la chambre de mademoiselle, que j'y avais pourtant passé une partie de la nuit, malgré ses ordres, et que ce malheur était arrivé vers le matin, dans un moment où Aline m'avait expressément enjoint de me retirer . . . Il sortit furieux, et remonta peu après avec la vieille dame et l'abbé; celui-ci, dit en minaudant, et pinçant son jabot, que cela était affreux, mais qu'il était important de suivre le fil de cette avanture, qu'il y avait assurément des branches à tout cela qu'on ne découvrirait jamais, sans faire arrêter la complice, et ils se parlèrent tout bas avec le président. Pendant ce temps la vieille dame, très-émue, lisait le billet et considérait mademoiselle, elle s'approcha du président; monsieur, lui dit-elle, si vous faites quelque cas de mes conseils, je crois que ce que vous avez de plus sage, . . . de plus honnête à exécuter, est de faire mettre Aline dans une bierre, de la renvoyer à Vertfeuille pour y être enterrée près de votre femme comme elle le désire, et de la faire accompagner sans éclat par cette pauvre fille, qui bien certainement, n'est pas coupable; . . . je vous en demande pardon, monsieur, mais si vous vous décidez à autre chose, j'imiterai Dolbourg, et ni ma fille ni moi ne resterons pas une minute de plus chez vous. Eh bien! allez tous au diable, dit le président en fureur; . . . mais voilà un crime constaté, j'en veux savoir l'origine, cette créature peut seule me l'apprendre, elle refuse de me le dire, je ne connais pas d'autre moyen que de la mettre entre les mains de ma justice. —Assurément, dit l'abbé, il n'y a pas d'autre parti à prendre, c'est celui de la raison et de la sagesse. Je ne le crois pas, dit la dame avec beaucoup de force et de sang-froid, car cette fille qui n'a rien commis, n'avouera rien, hors de vos mains elle se plaindra, et ébruitera un évènement horrible que vous avez le plus grand intérêt à cacher.