La préface mise en tête de l'édition de Justine de 1797 est curieuse à plusieurs égards; nous la placerons ici. C'est d'ailleurs le seul endroit de ce roman dont la reproduction soit possible:
«Le manuscrit original de cet ouvrage qui, tout tronqué, tout défiguré qu'il était, avait cependant obtenu plusieurs éditions entièrement épuisées aujourd'hui, nous étant tombé entre les mains, nous nous empressons de le donner au public tel qu'il a été conçu par son auteur, qui l'écrivit en 1788. Un infidèle ami à qui ce manuscrit fut confié, trompant la bonne foi et les intentions de cet auteur, qui ne voulait pas que son manuscrit fût imprimé de son vivant, en fit un extrait bien au-dessous de l'original, et qui fut constamment désavoué par celui dont l'énergique crayon a dessiné la Justine et sa sœur que l'on va voir ici.
«Nous n'hésitons pas à les offrir telles que les enfanta le génie de cet écrivain à jamais célèbre, ne fût-ce que par cet ouvrage, persuadés que le siècle philosophique dans lequel nous vivons, ne se scandalisera pas des systèmes hardis qui s'y trouvent disséminés; et, quant aux tableaux cyniques, nous croyons avec l'auteur que toutes les situations possibles de l'âme étant à la disposition du romancier, il n'en est aucune dont il n'ait la permission de faire usage; il n'y a que les sots qui se scandalisent; la véritable vertu ne s'effraie ni se s'alarme jamais des peintures du vice; elle n'y trouve qu'un motif de plus à la marche sacrée qu'elle s'impose. On criera peut-être contre cet ouvrage, mais qui criera? Ce seront les libertins, comme autrefois les hypocrites contre le Tartufe.
«Nous certifions du reste que, dans cette édition, on s'est absolument conformé à l'original que nous possédons seuls; coupe de l'ouvrage, systèmes philosophiques, tout s'y trouve; les gravures, même, ont été exécutées d'après les dessins que l'artiste avait fait faire avant sa mort et qui étaient annexés au manuscrit.
«Aucun livre, d'ailleurs, n'est fait pour exciter une curiosité plus vive; en aucun, l'intérêt, ce ressort si difficile à produire dans un ouvrage de cette nature, ne se soutient d'une manière plus attachante; dans aucun, les replis du cœur des libertins ne sont développés plus adroitement, ni les écarts de leur imagination tracés d'une manière plus forte; dans aucun enfin n'est écrit ce que l'on va lire ici. Ne sommes-nous donc pas autorisés à croire que, sous ce rapport, il est fait pour parvenir à la postérité la plus reculée? La Vertu même, dût-elle en frémir un instant, peut-être faudrait-il oublier ses larmes pour l'orgueil de posséder en France une aussi piquante production.»
On voit que de Sade avait la précaution de donner son livre comme l'œuvre d'un auteur déjà décédé. On prétend d'ailleurs que, dans la conversation, il ne faisait aucune difficulté de reconnaître la paternité de ses monstrueuses productions.
Citons encore le jugement qu'il porte sur un homme célèbre avec lequel il avait eu, nous l'avons déjà dit, de vives altercations:
«Mirabeau voulut être libertin pour être quelque chose; il n'est et ne sera pourtant rien toute sa vie.»
Une note ajoute:
«Une des meilleures preuves du délire et de la déraison qui caractérisent la France en 1789, est l'enthousiasme ridicule qu'inspire ce vil espion de la monarchie. Quelle idée reste-t-il aujourd'hui de cet homme immoral et de fort peu d'esprit? Celle d'un traître, d'un fourbe et d'un ignorant.»