À la suite de l'Idée sur les romans, dont le texte est accompagné de notes instructives, l'éditeur a placé quelques lettres inédites qui offrent un intérêt d'autant plus grand qu'elles présentent le marquis de Sade comme un des nombreux auteurs dramatiques monomanes.

Il est question dans le livre du docteur Paul Moreau de Tours: Des aberrations du sens génésique, (Paris, 1880) du marquis de Sade, «fameux dans les annales psychologiques» on y trouve le récit du bal suivi d'un souper dans lequel on servit à profusion des pastilles de chocolat à la vanille.

«Tout à coup les convives, hommes et femmes, se sentent brûlés d'une ardeur impudique; les cavaliers attaquent ouvertement les dames. Les cantharides dont l'essence circule dans les veines de ces infortunés, ne leur permettent ni pudeur ni réserve; les excès sont portés jusqu'à la plus funeste extrémité; le plaisir devient meurtrier, le sang coule sur le parquet; les femmes ne font que sourire à cet horrible excès de leur fureur utérine. Prévoyant l'éclat que cette scène, comparable aux orgies de Néron, aurait quand le délire cesserait, Sade s'était sauvé avant le lever du soleil avec sa belle-sœur, toute sanglante encore de ces embrassements brutaux. Plusieurs dames titrées sont mortes des suites de cette nuit de dégoûtantes horreurs.» (Mémoires du temps, 1778).

Nous observerons que ce récit, souvent reproduit avec quelques variantes est fort exagéré; les documents officiels du procès devant le Parlement d'Aix, atténuent la gravité des faits qui restent toutefois fort criminels.

Vient ensuite dans le livre du docteur Moreau (p. 59) le récit de l'aventure de Rose Keller mais avec des variantes. Des personnes, passant dans une rue isolée de Paris, entendirent des gémissements, pénétrèrent dans la maison, trouvèrent une femme nue, attachée sur une table; le sang coulait de deux saignées faites aux bras; les seins étaient légèrement tailladés, les parties sexuelles également incisées et baignées de sang. Lorsque les premiers secours lui eurent été prodigués, elle raconta qu'elle avait été attirée dans cette maison par le marquis; le souper terminé, elle avait été dépouillée de ses vêtements, étendue et liée sur une table. Un homme avec une lancette lui avait ouvert les veines et pratiqué un grand nombre d'incisions sur le corps, le marquis s'était ensuite livré sur elle à ses débauches habituelles. Son intention, disait-il, n'était point de lui faire du mal, mais comme elle ne cessait de crier, et qu'on entendait du bruit dans les environs de la maison, le marquis de Sade disparut avec ses gens (Brière de Boismont, Gazette médicale de Paris, 21 juillet, 1869.)

Nous avons fait mention d'un livre allemand intitulé: Justine und Juliette, oder die Gefahren der Tugend und die Wonne des Lasters Kritische Ausgabe nach dem Franzosischen des marquis de Sade. Leipzig, Carl Minde. Druck von Ernst Sorge, in Armstadt in-12 de 150 p.

Cet ouvrage est extrêmement peu connu en France; il présente des choses fort singulières; nous en donnerons une analyse rapide.

L'auteur débute par une généalogie fantastique; il donne à tort au héros les prénom et surnom de Charles-Louis; sa famille remonte aux premières invasions des Normands; elle a fourni à l'État, sous toutes les dynasties de la France, des militaires, des ecclésiastiques du plus grand mérite. Son père perdit une grande partie de sa fortune, dans les spéculations qu'engendra le système de Law, ce qui l'amena à épouser en secondes noces une femme d'un rang fort inférieur au sien, une juive convertie, veuve d'un riche marchand d'Amsterdam.

Il avait de sa première femme qui appartenait à la famille ducale, de Liancourt, deux enfants, un garçon voué à une déplorable célébrité, et une fille, Camille, qui devint plus tard comtesse de Bray: il avait pris part à la guerre de la Succession; il avait été grièvement blessé à Ramillies; mécontent de ne pas être élevé au delà du grade de colonel, il quitta le service et se retira dans ses terres. Il avait un frère cadet qui embrassa la carrière ecclésiastique et entra dans l'ordre des Jésuites; il jouit d'un grand crédit auprès de la marquise, de Prie, et des ministres Bourbon et Fleury; intrigant habile, il se maintenait en faveur. Son frère et lui étaient de très beaux hommes, auxquels peu de belles résistaient, et la comtesse de Bray fut l'une des femmes les plus galantes de tout Paris.

Le jeune Sade porta dans sa jeunesse le titre de vicomte; son oncle discerna promptement chez lui des passions fougueuses et une intelligence remarquable. Il le plaça au couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec. Le vicomte se distingua par ses progrès dans l'étude. Les bons Pères cherchèrent à le faire entrer dans leur ordre; ils se flattaient de trouver en lui une recrue qui leur serait utile. Son oncle l'en dissuada: «Tu as tout ce qu'il faut pour réussir; c'est pour toi, non pour d'autres qu'il faut travailler.»