L'oncle quitta Noisy-le-Sec lorsque son neveu eut fini ses études; il avait eu des querelles avec ses confrères; le vicomte et lui entreprirent ensemble de longs voyages; ils parcourent les Pays-Bas, l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie; la mort du père de notre héros les ramena en France.

Il rencontra dans la diligence qui le conduisait à Paris, une jeune fille d'une beauté remarquable, mademoiselle Aroult; elle était protestante; ses parents avaient figuré parmi les victimes de la révocation de l'Édit de Nantes; ils lui avaient fait prêter serment de ne jamais épouser un catholique. Ce fut en vain que Sade, animé pour elle de la passion la plus vive, lui offrit sa main; elle refusa, sans nier toutefois l'impression qu'il avait produite sur son cœur. C'est dans un sentiment de vengeance qu'il s'est plu à accumuler sur elle outrages et infortunes, car les romans de Sade sont des autobiographies; Justine, c'est mademoiselle Aroult; Juliette, c'est la comtesse de Bray; l'oncle c'est le père Vitin.

On sait quelle était l'immoralité qui régnait à la cour de Louis XV; Sade se précipita avec ardeur dans tous les excès; son nom devint célèbre; on parla de lui dans le boudoir de madame de Pompadour et aux petits soupers du roi. Ce monarque que l'ennui dévorait, voulut connaître le libertin déjà fameux; le cardinal de Fleury s'en mêla; Sade vint prendre part à un souper auquel assistaient le roi, la maîtresse, le maréchal de Richelieu, les ministres Choiseul et Sartiges (sic).

Le souper se termina, comme d'usage, par une orgie; Sade y joua un rôle si brillant que le roi, étonné et charmé, voulut lui faire visiter le Parc-aux-Cerfs, et lui demander ses conseils sur les perfectionnements à introduire dans ce sérail. Plusieurs des scènes décrites dans les quatre derniers volumes de l'œuvre de Sade, sont un récit de ce qui se passait parfois au Parc-aux-Cerfs.

Nous ne suivrons pas l'écrivain allemand dans tous les détails qu'il se plaît à raconter. Il nous dit que mademoiselle Aroult épousa un négociant nommé Sevrin; Sade veut se venger sur l'homme qui lui a été préféré; il l'attire dans un guet à pens et lui fait subir une horrible mutilation. Il entreprend ensuite un voyage en Italie, s'y livre à toutes sortes d'infamies et de crimes, et revenu en France, trouve le roi très empressé de le revoir. Le marquis raconte tout ce qu'il a fait, sans rien omettre ni dissimuler. Louis XV est enchanté; il veut réaliser, pour son compte, ce que Sade décrit si bien. Il s'adresse, dans ce but, au ministre de la police qui lui procure tout ce qu'il désire. Le roi se donne, entre autres distractions, celle d'assister à l'exécution de quelques criminels, et l'auteur ajoute qu'on sait que Louis XV, caché derrière une des fenêtres de l'Hôtel de ville, fut témoin de l'horrible supplice infligé à Damiens en place de Grève.

Le roi nomme Sade son «maître secret des plaisirs.» Juliette lui a été présentée; il l'accueille avec la plus vive satisfaction, et il lui fait de riches cadeaux.

Quelque temps après, le marquis, son oncle et Juliette retournent en Italie; ils s'y livrent à toutes sortes d'excès, et ils finissent par être inquiétés par la police romaine, ce qui les engagea à revenir en France. Ils trouvèrent de nouveau à Versailles l'accueil le plus empressé; madame du Barry voulut, elle aussi, entendre le récit très détaillé des aventures du marquis; quelques épisodes la choquèrent un peu; l'histoire de la femme livrée aux bêtes féroces pour amuser le marquis et son entourage lui causa quelques émotions; mais elle se remit promptement, et elle prit une part brillante à de nouvelles orgies.

Arrivé à ce point, l'auteur allemand s'arrête dit qu'il a longtemps manqué de renseignements sur le reste de la vie de son héros qui mourut, à ce qu'il pense, vers 1775 ou 1776; heureusement, dans le cours d'un voyage qu'il fit en Angleterre, il rencontra un vieil émigré français, le marquis de M-ss-e qui, depuis 1792, n'avait pas quitté Londres, et qui était très au fait de la chronique scandaleuse de l'ancien régime; il connaissait l'histoire du marquis; il en présente le dénouement par un aspect fort inattendu.

Fatigué de tant d'excès, cédant aux reproches d'une conscience fort longtemps endormie, le marquis alla consulter son oncle, le père Vitin qui était rentré dans le couvent des Jésuites à Noisy-le-Sec; le vieux pécheur conseilla à son digne neveu d'entrer dans l'ordre des Camaldules; il y fut fort bien accueilli; il y vécut en paix jusqu'à ce que la mort vint le frapper à l'âge de 63 ans; son aménité l'avait rendu cher à ses confrères; sa piété les édifia tellement qu'ils demandèrent au pape de le canoniser. Il légua toute sa fortune au couvent. Sa sœur, la comtesse de Bray, fut fort irritée; elle attaqua le testament: il en résulta un procès qui traîna si bien en longueur qu'il n'était pas terminé lorsque la révolution éclata; il n'en fut plus question. Juliette était devenue vieille et laide; elle chercha à se mettre en rapport avec les hommes que les événements élevaient au pouvoir, Barnave, Petion, Robespierre, mais ils ne firent aucune attention à elle. De dépit, elle changea de parti, elle se mêla d'intrigues contre-révolutionnaires, elle se lia avec Madame du Barry, et traduite devant le redoutable tribunal révolutionnaire, elle périt sur l'échafaud le même jour que l'ancienne favorite de Louis XV.

Une lettre de Sade faisait partie de la collection d'autographes de M. Michelot, (de Bordeaux) vendue à Paris en mai 1880: elle est adressée au gouverneur de Vincennes (prison de Vincennes, 2 nov. 1763, 6 p. pl. in-4), lettre fort curieuse, écrite à l'âge de vingt-deux ans, et très importante pour la biographie qu'elle rectifie sur plusieurs points.