LE Feu se manifeste à nous par des Phénomenes si différents, qu’il est presqu’aussi difficile de le définir par ses effets, que de connoître entiérement sa nature: il échappe à tout moment aux prises de notre esprit, quoiqu’il soit au-dedans de nous-mêmes, & dans tous les corps qui nous environnent.

I.
Que le Feu n’est pas toujours chaud & lumineux.

La chaleur & la lumiére sont de tous les effets du Feu ceux qui frappent le plus nos sens; ainsi c’est à ces deux signes qu’on a coûtume de le reconnoître, mais en faisant une attention un peu réfléchie aux phénomenes de la Nature, il semble qu’on peut douter si le Feu n’opére point sur les corps quelque effet plus universel, par lequel il puisse être défini.

On ne doit jamais conclure du particulier au général, ainsi quoique la chaleur & la lumiére soient souvent réunies, il ne s’ensuit pas qu’elles le soient toujours; ce sont deux effets de l’être que nous appellons Feu, mais ces deux propriétés[1], de luire & d’échauffer, constituent-elles son essence? en peut-il être Si le Feu est toujours chaud & lumineux. dépouillé? le Feu enfin est-il toûjours chaud & lumineux?

Plusieurs expériences décident pour la négative.

Lumiere sans chaleur dans les rayons de la Lune. 1o. Il y a des corps qui nous donnent une grande lumiére sans chaleur: tels sont les rayons de la Lune, réunis au foyer d’un verre ardent (ce qui fait voir en passant l’absurdité de l’Astrologie,) on ne peut dire que c’est à cause du peu de rayons que la Lune nous renvoye; car ces rayons sont plus épais, plus denses, réunis dans le foyer d’un verre ardent, que ceux qui sortent d’une bougie; & cependant non seulement cette bougie, mais même la plus petite étincelle nous brûle à la même distance à laquelle les rayons de la Lune réunis dans ce foyer ne font aucun effet sur nous.

Ce n’est point non plus parce que ces rayons sont réfléchis, car les rayons du Soleil réfléchis par un miroir plan, & renvoyés sur un miroir concave, font, à peu de chose près, les mêmes effets que lorsque le miroir concave les reçoit directement.

Ce ne peut être enfin à cause de l’espace qu’ils parcourent de la Lune ici, 90000 lieuës de plus ne pouvant faire perdre aux rayons une vertu qu’ils conservent pendant 33 millions de lieuës; peut-être cet effet doit-il être attribué à la nature particuliére du corps de la Lune, & peut-être les Satellites de Jupiter & de Saturne donnent-ils quelque chaleur à ces Planetes, quoique notre Lune ne nous en donne point.

Les rayons échauffent d’autant moins que l’on monte plus au-dessus de l’Atmosphere, quoiqu’ils y donnent la même lumiere que près de la surface de la Terre; cependant ils sont plus purs en haut où l’Atmosphere est plus leger: donc la chaleur n’est pas essentielle au Feu élémentaire.