»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations, et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins. Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à mesure que la saison avançait.
»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait, quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent, qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin bien plus agréable qu'elle n'avait été.
»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion, prononcer les mots bon génie, miracle; mais je ne comprenais pas alors la signification de ces termes.
»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux, les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix, se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur amour.
»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les mots que je comprenais.
»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps, changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de l'espérance, et de mille joies anticipées.
[CHAPITRE XII]
»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.
»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles. Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs délicieuses et de vues magnifiques.