»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.

»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom, Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par les grâces.

»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix, qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.

»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe, baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but. L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.

»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume, à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.

»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour comme le rossignol des bois.

»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi, et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa musique.

»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.

»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment, dans le premier village où j'étais entré.

»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil, que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais répéter presque tous les mots que j'entendais.