»Peu de jours après, le Turc entra dans l'appartement de sa fille, et lui dit précipitamment, qu'il avait des raisons de croire que le secret de sa résidence à Leghorn avait été divulgué, et qu'il serait bientôt livré au Gouvernement Français. Pour prévenir ce danger, il avait loué un vaisseau qui devait le transporter à Constantinople, et qui dans quelques heures serait à la voile. Il avait l'intention de laisser sa fille aux soins d'un serviteur fidèle, qui l'emmènerait aussitôt que la plus grande partie de ses biens serait arrivée à Leghorn.

»Seule avec elle-même, Safie réfléchit à la manière dont elle devait se conduire dans cette circonstance. Elle envisageait avec horreur l'idée de résider en Turquie; sa religion et ses sentiments l'en éloignaient. Par quelques papiers de son père, qui tombèrent entre ses mains, elle apprit l'exil de son amant et le nom du lieu qu'il habitait. Elle hésita quelque temps, mais enfin elle prit une détermination. Prenant avec elle quelques bijoux qui lui appartenaient, et une petite somme d'argent, elle quitta l'Italie, et partit pour l'Allemagne, accompagnée d'une domestique qui était de Leghorn, mais qui comprenait un peu la langue Turque.

»Elle arriva saine et sauve dans une ville, à environ vingt lieues de la chaumière de M. de Lacey, mais elle y fut retenue par sa suivante qui tomba dangereusement malade. Elle lui prodigua les soins de la plus tendre affection, sans pouvoir l'empêcher de succomber. Le hasard voulut que l'Arabe, qui resta seule, sans connaître la langue du pays et les usages du monde, tombât en bonnes mains. La maîtresse de la maison où elle avait fait séjour, avait su par l'Italienne le nom de l'endroit vers lequel elle se dirigeait, et, après la mort de cette pauvre fille, elle prit les mesures les plus convenables, pour que Safie arrivât sans danger à la chaumière de son amant».


[CHAPITRE XIV]

«Telle était l'histoire de mes chers voisins. J'en fus profondément frappé. J'appris même, en comparant les positions de la vie sociale qu'elle développait, à admirer les vertus de cette famille, et à détester les vices de l'espèce humaine.

»Cependant le crime me paraissait un mal dont j'étais loin. La bienveillance et la générosité étaient toujours devant mes yeux, et m'inspiraient le désir de devenir acteur dans cette scène active où tant d'admirables qualités étaient déployées et mises en jeu. Mais en faisant le récit des progrès de mon intelligence, je ne dois pas omettre une circonstance qui remonte au commencement du mois d'août de la même année.

»J'étais allé un soir, suivant ma coutume, dans le bois voisin, où je ramassais ma nourriture, et d'où je rapportais du bois pour mes protecteurs. Je trouvai par terre un portemanteau de cuir, qui contenait plusieurs articles d'habillement et quelques livres. Je m'en emparai avec empressement, et je revins avec ma prise dans ma cabane. Heureusement les livres étaient écrits dans la langue dont j'avais appris les éléments à la chaumière; c'étaient le Paradis perdu, un volume des Vies de Plutarque, et les Passions de Werther. Je ressentis la joie la plus vive de posséder ces trésors. Je me mis à étudier avec ardeur, et j'exerçais mon esprit sur ces histoires, pendant que mes amis se livraient à leurs occupations ordinaires.

»J'aurais peine à vous décrire l'effet de ces livres. Ils me présentèrent une infinité de nouvelles images et de nouveaux sentiments, qui me remplissaient quelquefois de ravissement, mais qui plus souvent me jetaient dans la plus profonde affliction. Dans Werther, dont l'histoire simple et touchante offre déjà beaucoup d'intérêt, on examine tant d'opinions, et on répand tant de lumières sur ce qui avait été précédemment obscur pour moi, que j'y trouvai une source intarissable de réflexions, et de nombreux motifs d'étonnement. Les habitudes douces et domestiques qu'il décrivait, les nobles sentiments et les sensations dont il parlait, et qui se portent vers un autre objet que soi-même, s'accordaient bien avec l'expérience que j'avais acquise parmi mes protecteurs, et avec les besoins qui naissaient pour toujours dans mon sein; mais Werther lui-même me parut un être plus divin qu'aucun de ceux que j'avais vus ou imaginés: son caractère était exempt de prétentions; mais il était réfléchi. Les discussions sur la mort et le suicide étaient propres à me remplir d'étonnement. Je ne prétendais pas juger la question; mais j'inclinai vers les opinions du héros dont je pleurai la fin, sans la comprendre précisément.

»Cependant, en lisant, je faisais une application plus personnelle à mes propres sensations et à mon état. Il me parut que j'avais quelque ressemblance, et en même temps une étrange différence avec les êtres dont je lisais l'histoire, et ceux dont j'écoutais la conversation. Je sympathisais avec eux, je les comprenais en partie, mais je n'avais pas l'esprit formé; je ne dépendais de personne, je n'avais de rapport avec qui que ce fût. Je pouvais librement cheminer vers la tombe; personne ne devait venir verser des pleurs sur ma cendre. Mon extérieur était hideux, et ma stature gigantesque: Que devais-je en penser? Qui étais-je? Qu'étais-je? D'où venais-je? Quelle était ma destinée? Ces questions revenaient sans cesse, sans que je pusse les résoudre.