»Le volume des Vies de Plutarque, qui était tombé entre mes mains, contenait les histoires des premiers fondateurs des anciennes républiques. Ce livre fit sur moi une impression entièrement différente de celle que j'avais éprouvée en lisant Werther. Les rêveries de ce jeune Allemand m'avaient appris à connaître le désespoir et les passions; Plutarque me montra de hautes pensées. Il m'élevait au-dessus de la sphère bornée de mes propres réflexions, à un point où je pouvais admirer et aimer les héros des siècles passés. Il y avait, dans ce que je lisais, beaucoup de choses qui étaient au-dessus de mon intelligence et de mon expérience. J'avais une connaissance très-confuse des royaumes, des vastes continents, des grandes rivières et des mers sans limites; mais je ne connaissais nullement les villes, ni les grandes réunions d'hommes. La chaumière de mes protecteurs était la seule école où j'eusse étudié la nature humaine; Plutarque me développa des actions nouvelles et plus fortes. En lisant l'histoire de ces hommes versés dans les affaires publiques, qui gouvernaient ou massacraient leurs semblables, je sentis naître en moi un ardent amour de la vertu, et une profonde horreur du crime; termes dont je ne comprenais pas bien la signification, mais qui, selon moi, n'avaient d'autre rapport qu'au plaisir et à la peine. Ces sentiments me portèrent naturellement à admirer les législateurs pacifiques, tels que Numa, Solon et Lycurgue, de préférence à Romulus et Thésée. La vie patriarcale de mes protecteurs contribua à graver fortement ces impressions dans mon esprit. Il se peut cependant qu'elles eussent été toutes différentes, si j'eusse été initié au monde par un jeune soldat, passionné pour la gloire et le carnage.

»Le Paradis perdu excita des émotions tout autres et bien plus profondes. Il en fut de cet ouvrage comme des deux autres, qui étaient tombés entre mes mains; je le pris pour une histoire véritable. Je me sentis agité par tous les sentiments d'étonnement et de crainte, que devait exciter la peinture d'un Dieu tout-puissant en guerre avec ceux qu'il avait créés. Souvent je m'appliquais à moi-même diverses situations, qui offraient un rapport frappant avec la mienne. Selon toute apparence, j'avais été créé, comme Adam, sans tenir en rien à un être vivant; mais d'un autre côté, son état était bien différent du mien. Il était sorti des mains de Dieu, parfait, heureux et prospère. Il restait sous la garde même de son créateur; il pouvait lui parler, et s'instruire en communiquant avec des êtres d'une nature supérieure: moi, j'étais malheureux, sans appui, et seul. Plus d'une fois, je considérai Satan comme l'emblème le plus fidèle de ma condition; souvent en effet, en voyant le bonheur des mes protecteurs, je me sentais, comme lui, rempli d'un sentiment d'envie.

»Une autre circonstance me confirma dans l'opinion que j'avais de moi-même. Peu de temps après mon arrivée dans la cabane, je découvris quelques papiers dans la poche du vêtement que j'avais emporté de votre laboratoire. Je les avais d'abord négligés; mais maintenant que je pouvais déchiffrer les caractères qui y étaient tracés, je me mis à les étudier. C'était un journal écrit par vous, et relatif aux quatre premiers mois qui précédèrent ma création. Vous décriviez avec un soin minutieux chaque opération qui concourait au progrès de votre ouvrage; vous mêliez à cette histoire le récit des évènements qui avaient rapport à votre famille.

»Vous vous souvenez sans doute de ces papiers. Les voici. Rien n'est omis de ce qui a rapport à mon origine maudite; toutes les circonstances qui l'ont amenée, quelque dégoût qu'elles offrent, y sont fidèlement conservées: la description la plus minutieuse de mon odieuse et dégoûtante personne y est tracée dans des termes qui peignaient votre horreur même, et rendaient la mienne ineffaçable. J'étais dans une souffrance affreuse en lisant ces notes. «Jour odieux où je reçus la vie, m'écriai-je avec désespoir! Maudit Créateur! Pourquoi as-tu formé un monstre si hideux, que toi-même tu t'en es éloigné avec dégoût? Dieu a fait l'homme beau, agréable, et à son image; ma forme présente aussi une ressemblance avec la tienne; mais une ressemblance horrible, plus horrible même par la ressemblance. Satan avait ses compagnons, ses diables, pour l'admirer, pour l'encourager; et moi, je suis solitaire et détesté».

»Telles étaient mes réflexions pendant mes moments de désespoir et de solitude; mais, revenant à contempler les vertus des habitants de la chaumière, leur caractère aimable et bienveillant, je me persuadais que, lorsqu'ils connaîtraient mon admiration pour leurs vertus, ils auraient compassion de moi, et ne feraient pas attention à ma difformité personnelle. Pourraient-ils éloigner d'eux un être monstrueux, il est vrai, mais qui implorait leur compassion et leur amitié? Je résolus, du moins, de ne pas désespérer, et, à tout événement, de me préparer à une entrevue qui déciderait de ma destinée. Je retardai cet essai de quelques mois; car le succès était assez important pour m'inspirer la crainte de ne pas réussir. Du reste, j'acquérais tant d'expérience chaque jour, que je ne voulus commencer cette entreprise, qu'après avoir ajouté quelques mois de plus à ma sagesse.

»Je remarquai, pendant ce temps, plusieurs changements dans la chaumière. La présence de Safie répandait le bonheur, et même plus d'abondance, parmi les personnes qui l'environnaient. Félix et Agathe donnaient plus de temps à leurs amusements et à leurs causeries; et ils étaient aidés dans leurs travaux par des domestiques. Ils ne paraissaient pas riches, mais ils étaient contents et heureux; leurs sentiments étaient paisibles, tandis que les miens devenaient de jour en jour plus tumultueux. Le progrès de mes connaissances ne servait qu'à me montrer plus clairement dans quelle affreuse position j'étais placé. J'entretenais l'espérance, il est vrai; mais elle s'évanouissait toujours, au moment où je voyais ma personne réfléchie dans l'eau, ou mon ombre à la clarté de la lune: faible image, ombre inconstante, dont je m'effrayais midi-même!

»Je m'efforçai de bannir ces craintes, et de m'affermir pour l'épreuve que j'avais intention de subir dans quelques mois. Quelquefois je laissais mes pensées s'abandonner au délire, et errer dans les plaines du paradis; j'osais me représenter ces êtres bons et aimables, sympathisant avec mes sentiments et dissipant ma tristesse; je croyais voir leurs figures angéliques sourire pour me consoler. Rêves insensés! Une Ève n'adoucissait pas mes chagrins, ne partageait point mes pensées; j'étais seul. Je me souvenais de la prière qu'Adam adressa à son créateur; mais où était le mien? Il m'avait abandonné, et, dans l'amertume de mon cœur, je le maudissais.

»L'automne se passa ainsi. Je vis, avec surprise et chagrin, les feuilles décroître et tomber, et la nature reprendre cet aspect stérile et froid qu'elle présentait, lorsque je vis pour la première fois les bois et la lune bienfaisante. Cependant, je ne fis pas attention à la température froide de la saison; j'étais plus propre, par mon organisation, à endurer le froid que la chaleur; mon plus grand plaisir était de voir les fleurs, les oiseaux, et tout le cortège enchanteur de l'été. Privé de ces agréments, je tournai davantage mon attention vers les habitants de la chaumière. L'absence de l'été n'avait pas diminué leur bonheur. Ce bonheur était de s'aimer et de se convenir; il ne dépendait que d'eux-mêmes, et n'était pas interrompu par ce qui se passait autour d'eux. Plus je les voyais, plus j'avais le désir de réclamer leur protection et leur amitié; mon cœur avait besoin d'être connu et aimé de ces intéressantes créatures; toute mon ambition se bornait à voir leurs doux regards tournés avec affection vers moi. Je n'osais penser qu'ils les détourneraient avec mépris et horreur. Le pauvre, qui s'arrêtait à leur porte, n'était jamais repoussé. Je demandais, il est vrai, des trésors bien plus grands qu'un peu de nourriture ou du repos; je prétendais à l'amitié, à la sympathie, et je ne m'en croyais pas tout-à-fait indigne.

»L'hiver approchait, et une révolution complète des saisons avait eu lieu, depuis que j'étais animé par la vie. Mon attention, à cette époque, fut tournée entièrement vers le plan que je ni étais formé, et qui était de m'introduire dans la chaumière de mes protecteurs. Je conçus une foule de projets; mais celui auquel je m'arrêtai, fut d'entrer dans leur habitation au moment où le vieillard aveugle serait seul. J'avais assez de sagacité pour deviner, que ma laideur hideuse et surnaturelle était le principal objet d'horreur pour ceux qui m'avaient vu précédemment. Ma voix, quoique dure, n'avait rien de terrible; je pensai donc que si, pendant l'absence de ses enfants, je pouvais obtenir la bienveillance et la médiation du vieux de Lacey, je parviendrais, grâce à lui, à être toléré par mes plus jeunes protecteurs.

»Un jour, le soleil brillait sur les feuilles rougeâtres dont la terre était jonchée, et inspirait la gaîté, sans répandre la chaleur; Safie, Agathe, et Félix partirent pour faire une longue promenade dans la campagne, et le vieillard, qui avait exprimé le désir de ne pas les accompagner, resta seul dans la chaumière. À peine ses enfants étaient-ils partis, qu'il prit sa guitare, et joua plusieurs airs d'une mélancolie douce, plus douce même qu'aucun de ceux que j'avais entendus auparavant. Sa figure était d'abord animée par le plaisir, mais bientôt elle exprima la méditation et la tristesse; enfin, le vieillard mit l'instrument de côté, et resta absorbé dans ses rêveries.