[CHAPITRE VIII]
Rien n'est plus pénible pour le cœur de l'homme, que le calme glacial qui succède aux sentiments divers soulevés par une suite rapide d'événements, et la certitude qui enlève en même temps l'espérance et la crainte. Justine n'était plus! Et moi je vivais! Le sang circulait librement dans mes veines; mais mon cœur était oppressé par le désespoir et le remords, dont rien ne pouvait me délivrer. Le sommeil fuyait de mes yeux, j'errais comme un mauvais génie, certain d'avoir causé d'horribles malheurs, et convaincu que j'en préparais de plus horribles encore. Cependant je portais dans le cœur des sentiments de bonté et l'amour de la vertu. J'avais commencé la vie avec des intentions bienveillantes; et je désirais arriver au moment où je pourrais en faire preuve, et me rendre utile à mes semblables. Maintenant tout était changé: au lieu de cette paix de conscience, qui me permettait de jeter avec satisfaction les yeux sur le passé, et qui donnait à mes espérances une force nouvelle, j'éprouvais le remords et le sentiment du crime, qui me livraient à des tourments affreux et difficiles à dépeindre.
Cette situation d'esprit influa sur ma santé, dont le rétablissement était complet. Je fuyais la présence des hommes; j'étais tourmenté par la joie et le bonheur des autres; je ne trouvais de consolation que dans la solitude... dans une solitude profonde, terrible, semblable à la mort.
Mon père s'aperçut avec peine que mon caractère et mes habitudes étaient sensiblement changés. Il essaya de me prouver, par des raisonnements, combien j'avais tort de m'abandonner à un chagrin immodéré. «Pensez-vous, Victor, dit-il, que je ne souffre pas comme vous? Il est impossible d'aimer plus un enfant que je n'aimais votre frère (des larmes vinrent mouiller ses yeux); mais n'est-t-il pas du devoir de ceux qui survivent, de chercher à ne pas augmenter leur malheur, en laissant paraître l'excès du chagrin? C'est aussi un devoir pour vous-même; car la douleur excessive éteint toutes les facultés, ou rend même incapable de remplir les devoirs journaliers, sans lesquels l'homme n'est pas propre à la société».
Cet avis était bon; mais il n'était nullement applicable à ma position. J'aurais été le premier à cacher mon chagrin et à consoler mes amis, si le remords ne s'était mêlé à mes autres sentiments. Je ne pus alors répondre à mon père qu'avec un regard de désespoir; et, depuis, je cherchai à me dérober à sa vue.
Vers cette époque, à peu près, nous nous retirâmes à notre maison de Belrive. Ce changement me fut particulièrement agréable. Notre résidence à Genève n'était pas sans inconvénients; car, les portes de la ville étant régulièrement fermées à dix heures, il était impossible de rester plus tard sur le lac. J'étais libre alors.
Souvent, dans la nuit, quand toute la famille reposait, je prenais une barque et passais plusieurs heures sur l'eau. Tantôt, en déployant les voiles, j'étais poussé par le vent; tantôt, après avoir ramé jusqu'au milieu du lac, je laissais le bateau suivre son propre cours, en m'abandonnant à mes tristes réflexions. Souvent tout était tranquille autour de moi; seul, j'étais agité au milieu des scènes belles et majestueuses qui étaient sous mes yeux, et dont le silence n'était interrompu que par le cri des chauves-souris, ou le croassement des grenouilles voisines du rivage; eh bien! souvent j'étais tenté de me plonger dans le lac silencieux, pour que les eaux m'engloutissent à jamais avec tous mes malheurs; mais j'étais retenu en pensant à la douleur de l'héroïque Élisabeth, que j'aimais tendrement, et dont l'existence était attachée à la mienne. Je pensais aussi à mon père, et au frère qui me restait: les laisserai-je, par une lâche désertion, exposés, sans protection, à la méchanceté du Démon que j'avais lancé au milieu d'eux?
Dans ces moments, des larmes amères inondaient mon visage. Je désirais que la paix rentrât dans mon esprit, mais je ne la voulais que pour leur offrir des consolations et le bonheur. Vains désirs! le remords m'ôtait toute espérance. J'avais causé des maux irréparables, et j'étais continuellement agité par la crainte, que le monstre que j'avais créé, ne commit quelque nouveau forfait. J'avais un pressentiment confus que tout n'était pas fini, et qu'il commettrait encore quelque crime signalé, et dont l'énormité effacerait presque le souvenir du passé. J'avais toujours sujet de craindre, dès qu'une personne qui m'était chère, restait en arrière. On ne peut se figurer l'horreur que m'inspirait ce démon. Si je pensais à lui, mes dents se serraient, mes yeux s'enflammaient, et je brûlais d'ôter cette vie que j'avais donnée avec tant d'imprudence. Si je pensais à ses crimes et à sa méchanceté, ma haine et ma vengeance passaient toutes les bornes de la modération. Je serais monté au sommet le plus élevé des Andes, si j'avais pu, de là, le précipiter à leur pied. Je désirais le revoir, afin de faire retomber ma colère sur sa tête, et de venger la mort de Guillaume et de Justine.
Notre maison était celle du deuil. La santé de mon père était fortement ébranlée par l'horreur des derniers événements. Élisabeth était triste et découragée: elle ne trouvait plus de bonheur dans ses occupations accoutumées; il lui semblait que tout plaisir était un sacrilège envers les morts; elle pensait qu'une douleur éternelle et les larmes étaient le juste tribut qu'elle devait payer à l'innocence indignement sacrifiée. Ce n'était plus cette heureuse personne qui, quelques années auparavant, errait avec moi sur les bords du lac, et parlait avec ravissement de notre avenir. Elle était devenue grave, et parlait souvent de l'inconstance de la fortune, et de l'instabilité de la vie humaine.
«En réfléchissant, mon cher cousin, disait-elle, à la mort malheureuse de Justine Moritz, je ne vois plus le monde et ses œuvres, comme ils me paraissaient autrefois. Avant cette fin tragique, je ne voyais, dans les actions vicieuses et dans les injustices, que je lisais dans les livres ou dont j'entendais le récit, que des contes d'autrefois, ou des maux imaginaires; du moins ils étaient éloignés, et plus familiers à la raison qu'à l'imagination; mais maintenant le malheur a pénétré parmi nous, et les hommes me paraissent comme autant de monstres altérés de sang. Il faut cependant que je sois injuste. Tout le monde a cru la pauvre fille coupable; et, certes, si elle avait commis le crime qui l'a conduite à l'échafaud, elle serait la plus perverse des créatures humaines. Pour quelques bijoux, assassiner le fils de sa bienfaitrice et amie, enfant dont elle avait pris soin depuis sa naissance, et qu'elle paraissait aimer comme le sien! Je ne donnerais mon consentement à la mort de personne; mais je n'aurais pas hésité à regarder un être semblable comme indigne de rester dans le sein de la société: cependant elle était innocente. Je sais, je sens qu'elle l'était; vous partagez cette conviction, et votre opinion confirme la mienne. Hélas! Victor, quand le mensonge prend si bien l'air de la vérité, qui peut être assuré d'un bonheur certain? J'éprouve le même sentiment que si je marchais sur le bord d'un précipice, auprès duquel mille personnes seraient rassemblées, et chercheraient à me pousser dans l'abîme. Guillaume et Justine ont été assassinés, et le meurtrier échappe; il reste dans le monde, libre? et peut-être respecté. Je serais condamnée à mourir sur l'échafaud pour les mêmes crimes, que je ne voudrais pas changer de sort avec un être semblable».