J'écoutai ce discours dans la plus extrême agitation. J'étais le véritable meurtrier, non par le fait, mais par l'effet. Élisabeth remarqua facilement mon angoisse, prit ma main avec bonté, et me dit: «Mon bien cher cousin, il faut vous calmer. Dieu sait combien j'ai été affectée de ces événements; mais je ne suis pas aussi malheureuse que vous. Il y a, dans votre figure, une expression de désespoir, et quelquefois de vengeance, qui me fait trembler. Soyez calme, mon cher Victor; je sacrifierai ma vie pour votre repos. Nous serons certainement heureux au sein de notre pays natal, et loin du monde, qui pourra troubler notre tranquillité»?

En parlant ainsi, elle versait des larmes, et semblait se refuser aux consolations mêmes qu'elle me donnait; mais, en même temps, elle sourit, afin d'écarter le sombre nuage qui m'entourait. Mon père, à qui l'expression des malheurs, empreinte sur mon visage, ne semblait que l'exagération de ce chagrin, que je devais naturellement éprouver, pensa qu'un amusement conforme à mon goût, serait le meilleur moyen de me rendre cette tranquillité d'esprit dont je jouissais auparavant. C'est dans cette vue qu'il était venu à la campagne; ce fut dans la même vue qu'il nous proposa de faire tous ensemble une excursion dans la vallée de Chamouny. Je l'avais déjà parcourue; mais Élisabeth et Ernest ne la connaissaient pas; et tous deux avaient souvent témoigné un vif désir de voir un endroit, dont on leur avait dépeint les merveilles et la magnificence. Nous partîmes de Genève, pour cette tournée, vers le milieu du mois d'août, c'est-à-dire, près de deux mois après la mort de Justine.

Le temps était singulièrement beau; et, si mon chagrin eut été de nature à se dissiper par quelque distraction, l'excursion que nous avions entreprise, aurait certainement eu le résultat que mon père se proposait. Je ne pus néanmoins m'empêcher d'être touché de la beauté de la scène; elle me faisait quelquefois oublier mon chagrin, sans pouvoir l'effacer. Pendant le premier jour, nous voyageâmes en voiture. Le matin nous avions aperçu, de loin, les montagnes vers lesquelles nous nous avancions insensiblement. Nous vîmes le vallon à travers lequel nous montions, et qui était formé par la rivière d'Arve, dont nous suivions le cours, se refermer sur nous par degrés; et, au coucher du soleil, nous nous trouvâmes entourés, de tous côtés, d'immenses montagnes et de précipices; nous entendions la rivière rouler avec fracas parmi les rochers, et les cascades jaillir bruyamment autour de nous.

Le lendemain, nous continuâmes notre voyage sur des mules. Plus nous nous élevions, plus l'aspect de la vallée était magnifique et enchanteur. Les châteaux en ruine, suspendus sur les précipices, des montagnes couvertes de pins, l'Arve impétueux, les hameaux qu'on voyait de tous côtés parmi les arbres, tout formait une scène d'une beauté singulière. Elle paraissait plus belle et plus sublime, vue du côté des Alpes, dont la cime et les pyramides blanches et brillantes s'élevaient au-dessus de nous, et semblaient appartenir à une autre terre habitée par une autre race d'hommes.

Nous passâmes le pont de Pélissier; là, le ravin que forme la rivière s'ouvrit devant nous, et nous nous mimes à gravir la montagne qui le domine. Bientôt après nous entrâmes dans la vallée de Chamouny, plus merveilleuse et plus sublime, mais non aussi belle et aussi pittoresque que celle de Servox que nous venions de traverser. Elle était bornée par de hautes montagnes couvertes de neige; mais nous ne vîmes plus de châteaux en ruines, ni de campagnes fertiles. D'immenses glaciers bordaient la route; nous entendions les avalanches tomber avec un bruit semblable au roulement du tonnerre; nous pouvions même distinguer l'espèce de fumée qu'elles laissaient sur leur passage. Le mont Blanc, le suprême et magnifique mont Blanc, s'élevait du milieu des pics dont il est entouré, et de sa cime terrible dominait toute la vallée.

Pendant ce voyage, j'étais quelquefois avec Élisabeth, occupé à lui faire remarquer les différentes beautés de la scène. Souvent je retenais ma mule en arrière, pour me livrer à mes douloureuses réflexions. D'autres fois, je poussais l'animal au-devant de mes compagnons, pour les oublier, eux, le monde, et moi-même par dessus tout. Lorsque j'étais à quelque, distance, je mettais pied à terre, et me jetais sur le gazon, accablé par l'horreur et le désespoir. Nous arrivâmes à Chamouny à huit heures du soir. Mon père et Élisabeth étaient très-fatigués; Ernest, qui nous accompagnait, était content et dispos. La seule chose qui le contrariât dans son plaisir, était le vent du sud, et la pluie, dont ce vent semblait être le précurseur.

Nous nous retirâmes de bonne heure dans nos appartements. Je ne sais si ma famille trouva le sommeil, du moins je ne dormis pas. Je restai plusieurs heures à ma fenêtre, à observer la pâle lueur qui éclairait le sommet du mont Blanc, et à écouter le bruit de l'Arve, qui coulait sous ma fenêtre.


[CHAPITRE IX]

Le lendemain, malgré les prédictions de nos guides, le temps fut beau, mais nuageux. La source de l'Arveyron fut le premier but de notre curiosité: puis, nous parcourûmes la vallée jusqu'au soir. Ces scènes sublimes et magnifiques étaient la plus grande consolation que je pusse recevoir. Elles élevaient mes idées; et, si elles ne pouvaient bannir mon chagrin, du moins elles parvenaient à le dompter et à le calmer. Elles faisaient aussi quelque diversion dans mon esprit, aux pensées dont il était occupé depuis un mois. Je rentrai le soir, fatigué, mais moins malheureux, et je pus causer avec ma famille, plus gaîment qu'il ne m'était arrivé depuis quelque temps. Mon père était satisfait, et Élisabeth pleine de joie: «Mon cher cousin, dit-elle, vous voyez quel bonheur vous répandez dès que vous êtes heureux; ne succombez plus à la tristesse».