Le jour suivant, vers le matin, la pluie tomba par torrents, et d'épais brouillards cachèrent la cime des montagnes. Je me levai de bonne heure, avec un sentiment de mélancolie extraordinaire. Le temps me causait une impression dont je n'étais pas le maître: je revins à mes anciennes idées, et je retombai dans ma douleur. Je savais combien mon père serait surpris de ce changement subit: je voulus l'éviter jusqu'à ce que je fusse assez remis, pour pouvoir cacher les sentiments qui m'accablaient. Je savais aussi qu'on passerait la journée dans l'auberge; je résolus d'aller seul sur le sommet du mont Anvert, sans craindre la pluie, l'humidité et le froid, que j'étais accoutumé à supporter. Je me souvenais de l'effet terrible et toujours nouveau, dont mon esprit fut frappé, lorsque je vis ce glacier pour la première fois. Son aspect m'avait alors rempli d'un ravissement sublime, qui donnait des ailes à l'âme, et la transportait de ce monde de ténèbres, dans un séjour de lumière et de joie. La vue des beautés de la nature avait toujours l'effet d'élever mon esprit, et de me faire oublier les soucis passagers de la vie. Je connaissais le chemin: je résolus d'aller seul; je n'aurais voulu emmener personne; car la grandeur solitaire de la scène aurait cessé d'exister.

La pente est escarpée, mais la route est coupée de petits détours sans fin, au moyen desquels on peut gravir la direction perpendiculaire de la montagne. C'est une scène effrayante de désolation. On voit dans mille endroits les traces de l'avalanche d'hiver: la terre est jonchée d'arbres brisés et renversés; les uns sont entièrement détruits, d'autres sont couchés sur les rochers saillants de la montagne, ou sur d'autres arbres qu'ils traversent. Plus haut, la route est entrecoupée par des ravins de neige, au fond desquels des pierres roulent continuellement; l'un d'eux est surtout si dangereux, que le plus léger bruit, par exemple, la voix d'une personne qui parle haut, donne à l'air une commotion suffisante pour attirer la mort sur sa tête. Les pins ne sont ni grands ni touffus, mais sombres, et ajoutent à la sévérité de la scène. Je regardai la vallée qui était au-dessous de moi; d'épais brouillards, s'élevant des rivières qui la traversent, couronnaient les montagnes opposées, dont les sommets étaient cachés dans les nuages uniformes, tandis que la pluie tombait abondamment d'un ciel noir, et augmentait l'impression mélancolique que je recevais de ces divers tableaux. Hélas! pourquoi l'homme se glorifie-t-il d'avoir des sensations supérieures à celles de la brute, puisqu'elles ne servent qu'à multiplier ses besoins? Si nous étions bornés à éprouver la faim, la soif et le désir, nous serions presque libres; mais nous sommes émus par le moindre vent, par un mot prononcé au hasard, ou par le souvenir que réveille ce mot.

Voulons-nous nous reposer? un rêve a le pouvoir d'agiter notre sommeil. Voulons-nous quitter le lit? une seule pensée peut troubler la journée. Sentir, concevoir, ou raisonner; rire ou pleurer; s'abîmer dans le malheur, ou bannir les soucis, n'est qu'une seule et même chose; car il y a une fin, ou au chagrin, ou à la joie. Les jours ne peuvent se ressembler; rien ne peut durer; tout est variable!

Il était presque midi lorsque j'arrivai au sommet de la montagne. Je m'assis quelque temps sur le rocher qui domine la mer de glace. Elle était couverte de brouillards; les montagnes qui l'entourent en étaient également voilées. Dans ce moment, une brise dissipa le nuage, et je descendis sur le glacier. Sa surface est très-inégale: elle s'élève ou s'abaisse comme les flots d'une mer agitée, et parait sillonnée de crevasses profondes. La plaine de glace a près d'une lieue d'étendue: je mis près de deux heures à la traverser. La montagne opposée est un rocher nu et perpendiculaire. En face de moi, s'élevait le mont Anvert, à la distance d'une lieue, et au-dessus le mont Blanc avec une majesté terrible. Je m'arrêtai dans une crevasse du rocher, à contempler cette scène merveilleuse et effrayante. La mer, ou plutôt le vaste fleuve de glace, était renfermé dans des montagnes, dont les cimes aériennes dominaient les abîmes. Leurs pics, couverts de glace et éclatants, brillaient à la lumière du soleil parmi les nuages. Mon cœur, qui, auparavant, était plein de tristesse, éprouva alors une sorte de joie, et je m'écriai: «Esprits errants, s'il est vrai que vous soyez errants, et que vous ne reposiez pas dans vos lits étroits, accordez-moi ce faible bonheur, ou enlevez-moi aux plaisir de la vie pour me porter parmi vous».

À ces mots, je vis tout à coup un homme à quelque distance, qui s'avançait vers moi avec une rapidité surnaturelle. Il franchissait les crevasses de glace, parmi lesquelles j'avais marché avec précaution; il s'approcha, et me parut d'une stature qui excédait celle d'un homme. Je fus troublé: un brouillard couvrit mes yeux, et je me sentis évanouir; mais je fus bientôt remis par le vent froid des montagnes. En portant les yeux sur l'être qui approchait de plus en plus, je reconnus (objet de haine et d'effroi), celui que j'avais créé. Je frissonnai de rage et d'horreur, décidé à attendre son approche, et à engager avec lui un combat mortel. Il approcha; sa figure exprimait une douleur amère, mêlée de dédain et de perversité, et portait en même temps l'empreinte d'une laideur trop horrible, pour être supportable aux yeux des hommes. Mais je la remarquai à peine; la colère et la haine m'avaient d'abord privé de l'usage de la parole, et je ne la recouvrai que pour l'accabler de l'expression de ma fureur, de ma haine et de mon mépris.

«Démon, m'écriai-je, oses-tu venir près de moi? et ne crains-tu pas que je fasse tomber sur ta tête, le poids de ma terrible vengeance? Éloigne-toi, vil insecte, ou plutôt demeure, afin que je te réduise en poudre!.... Ah! si je pouvais, en terminant ta malheureuse existence, rendre à la vie ces victimes que tu as si méchamment immolées»!

—«Je m'attendais à cette réception, dit le démon; le monde hait les malheureux. Combien alors je dois être détesté, moi qui suis plus malheureux qu'aucun être vivant! Vous aussi, mon créateur, vous me détestez, et me méprisez, moi qui vous dois l'existence, et à qui vous êtes attaché par des liens que la mort de l'un de nous pourra seule dissoudre. Vous voulez me tuer? Comment oser vous jouer ainsi de la vie? Faites votre devoir envers moi; je ferai le mien envers vous et le reste de l'espèce humaine. Si vous consentez à mes conditions, je ne troublerai ni vous, ni elle; mais si vous vous y refusez, je rassasierai la mort, jusqu'à ce qu'elle regorge du sang de vos derniers amis».

—«Monstre abhorré! Démon que tu es! les tortures de l'enfer sont une vengeance trop douce pour tes crimes. Misérable démon! tu me reproches de t'avoir créé; viens donc, que j'arrache l'existence que je t'ai si imprudemment donnée».

Ma rage était au comble: je m'élançai vers lui, poussé par tous les sentiments qui peuvent animer un homme, contre l'existence d'un autre.

Il m'échappa sans peine, et me dit: «Calmez-vous! Je vous engage à m'écouter, avant de donner cours à votre haine contre ma tête maudite. N'ai-je pas assez souffert, sans que vous cherchiez à aggraver mon malheur! Quoique la vie ne soit qu'une accumulation de tourments, elle m'est chère, et je la défendrai. Souvenez-vous que vous m'avez fait plus puissant que vous ne l'êtes vous-même; ma taille est supérieure à la vôtre; mes membres sont plus souples; mais je n'essaierai pas de lutter avec vous. Je suis votre créature; et je veux être doux et docile envers le maître et le roi que la nature m'a donné, si vous remplissez envers moi les devoirs qui vous sont confiés. Ah! Frankenstein, ne soyez pas équitable pour les autres, et assez injuste envers moi, pour me fouler aux pieds, moi, pour qui votre justice, votre clémence et votre affection devraient être réservées. Souvenez-vous que je suis votre créature. Je devrais être pour vous un Adam; mais je suis plutôt l'ange déchu, que vous privez du bonheur, sans que j'aie commis aucun forfait. Partout je vois le bonheur, dont je suis seul irrévocablement exclus. J'étais bienveillant et bon; le malheur m'a rendu semblable au génie du mal. Rendez-moi heureux, et je pratiquerai encore la vertu».